Archives

Madani Mezrag ne regrette rien

| Écrit par Farid Alilat, envoyé spécial à Jijel

Rangé du terrorisme, l’ancien chef de l’Armée islamique du salut prêche aujourd’hui la concorde sans pour autant renier son passé.

Au téléphone, la voix de Madani Mezrag est rassurante : « Vous êtes le journaliste venu de Paris ? Bienvenue à Jijel ! Pour l’adresse, demandez à n’importe quel passant. Tout le monde connaît la maison de Mezrag. » À Kaous, petit village situé à mi-chemin entre la ville côtière de Jijel – à quelque 350 km à l’est d’Alger – et les anciens maquis terroristes d’Oum el-Hout, rares, en effet, sont ceux qui ne connaissent pas cet homme. Hier chef d’une organisation terroriste, l’AIS (Armée islamique du salut), Madani Mezrag est aujourd’hui un notable. Après avoir pris les armes en 1993, mené une guerre impitoyable à l’État algérien, il négocie une trêve avec les généraux en 1997 et bénéficie en janvier 2000 d’une amnistie totale pour lui et les 5 000 combattants de son organisation.
Rangé du terrorisme, Madani Mezrag est devenu un personnage fréquentable et sollicité. Il passe à la télévision, donne des conférences pour prêcher la réconciliation nationale et n’hésite pas à s’afficher au premier rang dans les meetings du chef de l’État. C’est dans son local commercial chichement meublé – des étagères vides, deux chaises en plastique et une petite table – qu’il nous reçoit. Ses visiteurs ? Des repentis qui sollicitent une aide matérielle, d’ex-compagnons d’armes venus prendre des nouvelles du chef ou de simples citoyens qui s’arrêtent pour dire bonjour, et, bien sûr, des journalistes.
« Si j’étais encore au maquis, je n’aurais jamais accepté de vous rencontrer », affirme Madani Mezrag. En 1994, il avait pourtant reçu Phil Rees, reporter à la BBC, l’un des rares journalistes occidentaux à avoir réussi à pénétrer les maquis de l’AIS. À l’époque, lorsque Phil Rees entre en contact avec lui, il ignore totalement le sort que pourrait lui réserver cette entrevue. « Si je vous rencontre, qu’est-ce que je risque ? » demande Rees. La réponse de Mezrag est ironique : « Dans le meilleur des cas, une mort douce. » Phil Rees aurait très bien pu subir les pires tortures avant d’être égorgé. Mais il est reparti vivant. D’autres journalistes, algériens ou étrangers, n’ont pas eu la même baraka que Phil Rees.
Il est donc loin le temps où Madani Mezrag menait la guerre aux militaires, aux policiers, aux intellectuels, bref, à tous ceux qui symbolisaient, de près ou de loin, le taghout, c’est-à-dire le tyran, l’État impie. L’Algérie a changé, et Madani Mezrag aussi. Il a renoncé à la lutte armée, le terrorisme islamiste est vaincu et la paix est enfin de retour au pays. Aujourd’hui que Madani Mezrag prêche la concorde, il peut donc rencontrer un journaliste sans que la vie de ce dernier ne soit menacée.
« Je soutiens le président Bouteflika. Il faut l’aider à concrétiser son projet de réconciliation nationale. Il faut mettre fin à la tragédie qui a endeuillé l’Algérie », soutient-il. Qui aurait imaginé que Madani Mezrag deviendrait un chantre de la paix et de la fraternité, lui qui a dirigé une organisation responsable de la mort de milliers de personnes ? « Il y a un temps pour la guerre et un temps pour la paix », affirme-t-il, en se lissant la barbe. Alors, Madani Mezrag un repenti de la réconciliation ? « Jamais ! s’écrie-t-il. Je ne suis pas un repenti. J’ai mené une guerre juste et j’ai passé un accord, les armes à la main, avec l’état-major de l’armée. »
Madani Mezrag refuse son statut de repenti, et ne renie absolument rien de son passé. À 45 ans, ce père de dix enfants, dont certains nés dans les maquis, est un vétéran du mouvement islamiste algérien. Membre d’une famille de commerçants connus pour leur piété, le jeune Madani n’a pas encore décroché son bac lorsqu’il quitte sa région natale pour rejoindre Alger. Nous sommes en 1979. Hébergé clandestinement à la cité universitaire d’El-Harrach, une banlieue miséreuse de la capitale, il fait connaissance avec Abassi Madani, Cheikh Sahnoun et Ali Belhadj, trois figures emblématiques de l’islamisme algérien dont il suit les prêches avec assiduité.
Au lendemain de la chute du régime du chah à Téhéran et après l’avènement d’une république islamique en Iran, en 1979, Madani Mezrag part s’installer en Libye. Il y séjournera pendant trois ans. Pourquoi la Libye ? Certains diront qu’il s’est enrôlé dans la Légion verte de Kadhafi, cette troupe de mercenaires musulmans mise en place par le colonel libyen pour assouvir ses desseins ? Lui dément. « Je n’ai jamais roulé pour Kadhafi. J’ai travaillé comme maçon et j’ai profité de mon séjour pour parfaire mes connaissances religieuses. »
De retour de Libye en 1984, Madani Mezrag se marie et devient prédicateur à Jijel. L’Algérie connaît alors une forte agitation islamiste. Pour contrer la contestation du mouvement berbère, le pouvoir encourage en sous-main les intégristes. Ces derniers ne tarderont pas à squatter les lieux de culte et les campus universitaires. « Nous avons libéré les mosquées du contrôle de l’État. Dix mille mosquées, c’était autant de tribunes qui nous étaient offertes. Nous voulions islamiser la société de l’intérieur. Nous attendions tranquillement le bon moment pour cueillir les fruits. »
Le moment propice arrive au lendemain des émeutes sanglantes d’octobre 1988. Le régime du parti unique tombe pour céder la place à la démocratie et au multipartisme. Les premières élections libres et pluralistes se tiennent en juin 1990. Créé une année plutôt, le Front islamique du salut (FIS) rafle la majorité absolue des sièges dans les mairies et les conseils régionaux. Madani Mezrag rejoint le FIS et devient membre de la direction politique. Lorsque le Front lance sa grève insurrectionnelle en mai 1991 pour exiger la tenue d’une élection présidentielle anticipée, Mezrag y prend une part active. « Nous n’avions pas encore décidé de prendre les armes, mais nous y songions. »
Recherché, Mezrag se réfugie pendant quelques mois dans les maquis de Jijel avant de descendre à Alger pour participer à la victoire du FIS lors des élections législatives de décembre 1991. Janvier 1992 : coup de théâtre. Le processus électoral est interrompu, le président Chadli Bendjedid démissionne, et les militants du FIS entrent dans la clandestinité. C’est le prélude d’une guerre civile qui fera plus de 150 000 victimes. Le 9 février 1992, Madani Mezrag est arrêté par la police et détenu pendant quelques jours dans le fameux commissariat de Cavignac à Alger. Transféré dans une prison de Jijel, il nourrit un seul objectif : s’évader. A-t-il subi des tortures ? Embarrassé par la question, il préfère l’éluder. « Lorsque tu entres dans la maison de ton ennemi, tout peut arriver… »
Le séjour en prison achève de renforcer définitivement sa conviction : il doit prendre les armes. Le 19 mai 1992, Mezrag fausse compagnie à ses gardiens et monte au maquis. Ici commence son équipée, sanglante et meurtrière, celle qui fera de lui l’un des hommes les plus recherchés d’Algérie. Sa tête est mise à prix pour 4,5 millions de dinars (52 600 euros).
Lorsque Madani Mezrag parle – il s’exprime dans un français presque parfait -, on a du mal à voir en lui un tueur. Certes, cet islamiste radical n’a jamais renoncé à son idéal. « Nos idées vont finir par triompher en Algérie. Je suis convaincu à 100 % que le courant islamique va dominer la société. » Certes, son regard est encore dur, ses yeux perçants et son verbe toujours tranchant. Mais sa voix reste douce, incroyablement douce pour un homme qui a autant de morts sur la conscience qu’il y a de poils dans sa barbe.
Madani Mezrag, un assassin qui s’assume ? « Oui, j’ai tué de mes propres mains », avoue-t-il sans la moindre gêne. Son premier assassinat ? Mezrag le raconte d’une voix dépourvue d’émotion. « C’était en 1993, dans la région de Jijel, au cours d’une embuscade dressée contre un convoi militaire. Le jeune militaire agonisait encore lorsque j’ai arraché le Kalachnikov de ses mains. J’ai gardé cette arme pendant plusieurs années, mais je l’ai toujours détestée. Pourquoi ? Parce qu’elle m’a toujours rappelé les râles de ce militaire au moment où il rendait l’âme. »
Ce n’est pas la seule fois que cet homme tuera de ses propres mains. Un haut responsable de l’armée raconte volontiers que Madani Mezrag a éborgné un soldat avec une fourche avant de le découper en morceaux. Madani Mezrag assume tout, les morts et la lutte armée contre l’État algérien, mais fait le distinguo entre l’AIS et les GIA (Groupes islamiques armés), responsables de massacres collectifs et de tueries aussi barbares qu’inhumaines. « L’AIS, l’organisation que j’ai dirigée, ne s’est jamais attaquée aux civils », prétend-il.
Mais, une fois la guerre déclenchée, tous les moyens sont bons. Tous, y compris les assassinats individuels, les attaques contre l’armée, la police et la gendarmerie, les faux barrages, la liquidation des éléments soupçonnés de collaboration avec le pouvoir, les vols, les rackets, les pillages. Tous les moyens, insiste-t-il. La guerre entre les deux camps est si impitoyable que les prisonniers n’échappent pas à la vindicte des hommes de Madani Mezrag. « Les prisonniers étaient systématiquement tués, raconte-t-il. Bien sûr, sur le plan humain cela me touchait mais, en tant que chef de guerre, je ne devais pas m’encombrer d’états d’âme. Il fallait tuer ou être tué. »
Pourtant, il reconnaît aux militaires, ses ennemis d’hier, d’avoir fait preuve de cette mansuétude dont, lui, n’a pas été capable. En 1996, il échappe à une opération de ratissage dans la région de Jijel. Sa femme et ses enfants sont arrêtés dans une casemate. Les soldats les ramènent sains et saufs dans la maison familiale de Mezrag à Kaous.
Le 1er octobre 1997, cinq années après avoir pris les armes, Madani Mezrag décrète une trêve unilatérale. Porté à la présidence en avril 1999, Abdelaziz Bouteflika annonce qu’il fera du retour à la paix son cheval de bataille. Un référendum pour la concorde civile est organisé en septembre 1999. Des milliers d’islamistes sont libérés des prisons. En janvier 2000, une grâce amnistiante met définitivement Madani Mezrag et 5 000 hommes de son organisation à l’abri de poursuites judiciaires.
Une page sanglante est tournée en Algérie. Reste alors à faire le bilan de cette équipée meurtrière. Qu’est-il advenu du trésor de l’AIS ? Madani Mezrag est-il un richissime seigneur de guerre à la tête d’une fortune colossale ? « L’AIS n’a pas de trésor de guerre, dit-il. Nous avons des biens, des voitures et de l’argent, mais nous n’avons pas de trésor. Aujourd’hui encore, même après la dissolution de l’AIS, je suis obligé de m’occuper de l’avenir de mes hommes. Je fais du service après-vente. »
Où se trouve cet argent ? A-t-il été déposé dans les banques algériennes ? « L’argent est quelque part, répond-il vaguement. Mais surtout pas dans les banques. » Est-il le propriétaire d’une usine d’eau minérale comme le laisse entendre la vox populi ? Rien que des ragots, rétorque Mezrag. Craint-il que les familles de victimes du terrorisme déposent des plaintes contre lui pour tous les crimes qu’il a commis ? « Ceux qui veulent me poursuivre en justice sont libres de le faire. Je n’ai peur de rien. Je n’ai peur de personne », affirme-t-il.
Madani Mezrag illustre tout le paradoxe de l’Algérie de Bouteflika. D’un côté, il incarne la fin du terrorisme dès lors qu’il a définitivement renoncé à la lutte armée. De l’autre, il met en évidence l’injustice faite aux victimes de ce terrorisme puisqu’il est blanchi de tous les crimes que lui et son organisation ont perpétrés. À lui seul, il symbolise le retour à la paix au prix de l’impunité.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte