Diplomatie

Avec le retour de Seif el-Islam Kadhafi, la Russie marque un peu plus son territoire en Libye

Seif el-Islam Kadhafi. © YouTube/Le Monde Afrique

La Russie s'est affirmée comme un acteur déterminant dans le chaos libyen. Allié du maréchal Haftar, le Kremlin maintient un contact avec toutes les principales parties impliquées dans le conflit - y compris Seif al-Islam Kadhafi, qui vient d'annoncer son retour sur la scène politique via Moscou.

Jamais réapparu depuis sa libération en 2017, encore sous le coup d’une procédure de la Cour pénale internationale (CPI) qui réclame son arrestation pour crimes contre l’humanité, le fils de l’ancien guide de la Jamahiriya libyenne Seif el-Islam Kadhafi a annoncé son retour sur la scène politique dans une lettre adressée à Vladimir Poutine. Ce mardi 4 décembre, deux émissaires de son bureau politique se sont effectivement rendus à Moscou où ils ont rencontré Mikhail Bogdanov, l’envoyé spécial du Kremlin pour l’Afrique.


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L’un des représentants de la délégation a confirmé à Russia Today en arabe « avoir remis à Vladimir Poutine ce courrier », dans lequel le fils du colonel s’engage à s’inscrire sur les listes électorales et à « soutenir la tenue d’une conférence nationale de tous les Libyens sans exclusion, loin de toute interférence extérieure ». Toute ? Manifestement, cela ne concerne pas la Russie. Cette annonce, arrivée juste après la conférence internationale de Palerme, ne fait que confirmer le rôle croissant de Moscou dans la crise qui ravage la Libye depuis 2011.

Plusieurs fers au feu

Écartée dans un premier temps de la partition des ressources après la chute de l’ancien raïs, la Russie s’est ensuite affirmée comme un acteur déterminant en Libye. Depuis 2016, les voyages diplomatiques entre les différents représentants des deux pays se sont multipliés. Entre 2016 et 2017, le maréchal Khalifa Haftar, principal allié de la Russie, s’est rendu trois fois à Moscou, tandis que son adversaire politique Fayez al-Sarraj a été également reçu au Kremlin à plusieurs reprises.

Si la Russie n’a jamais ouvertement contesté la légitimité du Gouvernement d’entente nationale, elle ne s’est pas non plus opposée au retour du fils cadet de Kadhafi sur la scène politique libyenne. Au contraire, pour le Kremlin, Seif el-Islam Kadhafi doit faire partie intégrante du processus politique libyen.

Même si Moscou aimerait reproduire la situation syrienne, le contexte libyen ne le permet pas

« Moscou joue la carte de la stratégie des intérêts, et la Libye est un puits d’opportunités. La Russie maintien un contact avec toutes les parties impliquées dans le conflit, même si l’appareil de sécurité de l’État russe et le ministre de la Défense sont très proches du maréchal Haftar », analyse pour Jeune Afrique Tarek Megerisi, spécialiste de la Libye et membre du Conseil européen des relations internationales. Pour le chercheur, « Vladimir Poutine pourrait assumer le rôle de médiateur dans le théâtre politique libyen, et faire encore preuve de sa puissance diplomatique en Méditerranée. Pourtant, même si Moscou aimerait reproduire la situation syrienne, le contexte libyen ne le permet pas. »

La Libye trop instable pour une nouvelle intervention

Un article paru en octobre 2018 dans The Sun accusait Vladimir Poutine de vouloir « transformer la Russie en une nouvelle Syrie », citant un membre anonyme des services de renseignements. Le quotidien britannique lançait alors l’hypothèse d’une « campagne militaire russe en Libye » – information démentie par les Russes.

Selon Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe de Moscou et auteur de Russie : les enjeux du retour au Moyen-Orient, c’est justement l’engagement en Syrie qui empêche le président Poutine d’intervenir militairement en Libye : « Je ne crois pas à l’hypothèse d’une intervention directe. La situation en Syrie n’est pas stabilisée et Moscou ne prendrait jamais le risque d’ouvrir un deuxième front. D’autre part, quand on observe les conditions dans lesquelles les Russes envisagent le recours à la force, comme en Afghanistan ou justement en Syrie, l’un des paramètres indispensables, c’est un minimum de contrôle sur la politique locale. Or, la Libye est trop instable ».


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Si une opération militaire russe en Libye semble peu probable, l’analyste n’exclut pas des interventions indirectes, « comme un appui discret pour la fourniture du matériel et des formations militaires, ou le recours à des sociétés privées ». C’est le cas du groupe militaire Wagner, présent sur le sol libyen, selon des sources du ministère de la Défense citées par un média russe. « La présence de forces armées privées permet à la Russie de nier une implication officielle sur le terrain. Il y a des intérêts industriels sur place et des businessmen s’organisent pour développer leurs activités économiques en faisant appel à des sociétés privées, car les conditions sécuritaires sur place ne sont pas réunies », décrypte Igor Delanoë.

Des marchés juteux

En Libye, les intérêts sont multiples. Un contrat d’armement d’environ 4 milliards de dollars avait été conclu sous Mouammar Kadhafi, mais il s’est perdu en 2011. Le régime avait également signé un accord avec les chemins de fer russes pour la construction d’une ligne ferroviaire entre Tripoli et Benghazi. Selon le New York Times, Vladimir Yakounine, alors à la tête de la compagnie ferroviaire nationale russe, aurait tenté de corrompre des responsables libyens pour qu’ils redémarrent la construction.

Il y a d’importants contrats à la clé, un pays à reconstruire et l’armée libyenne à ré-équiper

D’une valeur de 2,5 milliards de dollars (2,2 milliards d’euros), le projet est bloqué depuis la chute de l’ancien guide. « Il y a d’importants contrats à la clé qui peuvent être réactivés. D’autre part, il y a un pays à reconstruire et l’armée libyenne, qui traditionnellement compte sur le matériel russe, à ré-équiper », explique encore Igor Delanoë.

Mais ce sont surtout les ressources pétrolières libyennes qui attirent les pays étrangers, y compris Moscou. En février 2017, la compagnie russe Rosneft et la National Oil Corporation libyenne ont signé un accord de coopération. Si le siège de la compagnie se trouve à Tripoli, de nombreux champs se trouvent à l’est du pays, près des positions du maréchal Haftar, ce qui explique en partie le double jeu de Poutine. Selon Igor Delanoë, « sur un plan plus géopolitique, la Libye est un dossier qui permet aux Russes de densifier leur partenariat avec les pays du Golfe, comme les Émirats arabes unis. Les Russes sont aussi très proches des Égyptiens et des Algériens. Ce triangle diplomatique ouvre à Moscou des perspectives en Afrique du Nord, en face de l’Europe. »

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