Immigration

Migrants en Méditerranée : le casse-tête du redécoupage des eaux

Des migrants et des réfugiés à bord d'une embarcation, en mer Méditerranée, en mai 2018. © Felipe Dana/AP/SIPA

L’interruption de la mission humanitaire du bateau Aquarius repose la sensible question du secours des migrants en Méditerranée. Ses eaux ont beau être découpées en zones distinctes aux mains de différents pays, l’efficacité d’une telle répartition laisse à désirer et complique les sauvetages.

L’Aquarius a éteint ses moteurs fin décembre. Les ONG Médecins sans frontières et SOS Méditerranée, qui chapeautaient ses missions de sauvetage en mer, ont fait savoir le 7 décembre qu’elles y mettaient un terme à cause d’« incessantes attaques » dont leurs équipes feraient l’objet. Le navire humanitaire était l’un des derniers présents en Méditerranée. Les ONG qui tentent de revenir sur le terrain (Proactiva Open Arms, le navire Mare Ionio, Sea-Watch) sont elles aussi confrontées à des difficultés. Or, 1 306 migrants sont décédés dans ces eaux cette année, soit 6,8 % de plus que sur le total des traversés depuis 2014. En septembre, le nombre de noyés y a atteint des records.

Des difficultés qui s’expliquent notamment par le découpage de la mer, pourtant censé rendre le contrôle et le sauvetage plus efficaces. Depuis les années 1980, la Méditerranée est divisée en zones SAR (Search and Rescue). En accord avec l’Organisation maritime internationale (IMO), ses eaux sont gérées par les pays qui l’entourent : Italie, Tunisie, Malte… Or, depuis juin 2018, la Libye a une nouvelle zone de contrôle en Méditerranée. Elle y gère donc les secours grâce à son nouveau centre de coordination (le JRCC, Centre conjoint de coordination des opérations de sauvetage), basé à l’aéroport de Tripoli. Si un bateau de migrants veut être secouru, il doit appeler exclusivement les garde-côtes libyens dans sa zone. Selon les ONG, il arrive souvent que le centre ne décroche pas.

Pourquoi une SAR libyenne ?

Les Italiens coordonnaient depuis 2013 toute la bande située sous leur péninsule, jusqu’aux eaux territoriales libyennes. La Libye a donc repris la main avec le soutien technique de l’Union européenne. Sa zone SAR s’étend même à 200 kilomètres de ses côtes, jusque dans les eaux internationales, entre les zones tunisienne et maltaise. Un chemin qu’empruntent la plupart des migrants partis de Tripoli.

En apportant un soutien technique et financier aux garde-côtes libyens, l’Union européenne et l’Italie ont délégué la gestion du secours à la Libye. Une manière de « se déresponsabiliser de la principale zone de sauvetage », estime Matteo Villa, spécialiste des migrations à l’Institut italien d’études internationales (ISPI).

Les migrants interceptés sont ainsi conduits à Tripoli, réduisant par la même occasion le nombre d’arrivées sur le sol européen

Les individus interceptés sont ainsi reconduits à Tripoli, réduisant par la même occasion le nombre d’arrivées sur le sol européen. Résultat : 23 122 migrants ont rejoint l’Italie en 2018, contre 117 394 arrivées en 2017 (selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM)).

Pourtant, plusieurs ONG affirment que le pays n’est pas sûr pour les migrants qui sont victimes de sévices, d’exploitation ou encore de séquestrations contre des rançons en Libye. Des faits qui ont notamment été révélés depuis l’enquête de CNN sur la question. L’Organisation des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) appelle même à « ne plus renvoyer les migrants en Libye, où les conditions ne sont pas sûres ».

L’impossible coordination entre humanitaires et garde-côtes libyens

Dans la zone SAR libyenne, les navires humanitaires ne peuvent donc plus compter sur Rome, surtout depuis que le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini interdit tout débarquement dans les ports italiens des migrants interceptés en dehors de la zone italienne. Les bateaux qui continuent d’appeler le centre de coordination de Rome pour éviter un retour risqué dans les centres libyens sont systématiquement renvoyés vers Tripoli.

Depuis ce changement d’attribution de compétences, les activités de sauvetage sont devenues de plus en plus compliquées, constate Julie Bégin, directrice de communication de l’ONG SOS Méditerranée. « Avec la création de la nouvelle zone SAR libyenne, si l’Aquarius interceptait un bateau en détresse, on finissait par s’adresser au centre de coordination de Rome ou de Malte, qui nous renvoyait sur la Libye », explique-t-elle. Un cercle vicieux. L’ONG accueillait donc les migrants sur son bateau, sans pouvoir accoster nulle part.

Toute opération de secours devient ainsi une opération politique de la part des Libyens

L’équipage de l’Aquarius a également consigné dans son journal de bord les intimidations et les menaces émanant des gardes libyens. « La navigation en zone SAR est censée rester libre. Pourtant, les Libyens se comportent comme si ces eaux leur appartiennent, même s’ils ne sont pas souverains, car il ne s’agit pas de leurs eaux territoriales. Ils en ont fait un enjeu politique », commente le chercheur sur les migrations Matteo Villa.

Pour s’assurer que les migrants terminent leur voyage, les passeurs doivent les pousser jusqu’à la zone SAR italienne. Le triangle entre Libye, Tunisie et l’île italienne de Lampedusa est ainsi au cœur des trafics. Ces eaux représentent de plus en plus un enjeu majeur, comme porte d’entrée vers la zone italienne. « Un lieu d’impunité où dans les faits chacun dépasse les limites du droit », résume Matteo Villa. Or, en mer, ces nouvelles frontières SAR restent invisibles.


« Les pêcheurs tunisiens n’abandonnent pas les migrants »

Simple pêcheur, ou passeur, de plus en plus de bateaux tunisiens tractent des embarcations de migrants le plus près possible des côtes italiennes pour qu’ils soient pris en charge par les garde-côtes italiens. Un risque supplémentaire pour eux. La multiplication des procès, notamment en Italie, contre les ONG et les pêcheurs, en est une preuve. « Ce nouveau découpage modifie les habitudes de ceux qui naviguent en Méditerranée tout en augmentant les risques pour tout le monde », commente Alaa Talbi, directeur exécutif du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). Cet activiste a contribué à défendre six pêcheurs tunisiens de Zarzis, incarcérés par les autorités italiennes en août 2018. Accusé d’« aide à l’immigration clandestine », l’équipage assure de son côté avoir « secouru » 14 migrants à la dérive en zone SAR libyenne en les transportant jusqu’à l’île de Lampedusa.

Arrêtés, ils ont finalement été remis en liberté au bout d’un mois d’emprisonnement dans les geôles siciliennes, fin septembre. Le juge de Palerme avait convenu que les six pêcheurs n’auraient pas pu reconduire ces migrants en Libye « car il n’y a pas de port sûr », avait-t-il déclaré à la presse italienne. Chamseddine Bourassine, le président de l’association des pêcheurs de Zarzis et capitaine de l’équipage mis en cause, confie à Jeune Afrique n’avoir toujours pas récupéré son bateau saisi par les Italiens. « Comment peut-on travailler dans ces conditions ? », se demande-t-il, dénonçant également des agressions de la part des garde-côtes libyens. « Les pêcheurs de Zarzis ne laisseront pas mourir des gens, contrairement à l’Europe qui, elle, abandonne les migrants », promet-il.

Multiplication des chalutiers

Venir en aide au risque d’être poursuivis ou ne rien faire quitte à devenir les témoins privilégiés de naufrages ou de noyades ? Les pêcheurs tunisiens s’estiment pris dans un dilemme cornélien. D’autant qu’un autre phénomène s’ajoute : la multiplication des gros chalutiers dans les eaux tunisiennes autour de l’île Kerkennah, qui les incite à s’éloigner de plus en plus des côtes, multipliant la probabilité de tomber en mer sur des embarcations de fortune provenant de Libye.

La Tunisie a déclaré une petite zone SAR très étroite. Là où les découpages se croisent, difficile de déterminer les responsabilités de chacun. Dans ces eaux troubles, des passeurs peuvent toujours profiter de ce flou pour se glisser entre les migrants, pêcheurs et garde-côtes de différentes nationalités. Aziz, un Tunisien qui se définit comme le « passeur des pauvres », confie avoir depuis ce remodelage aidé des compatriotes à se rendre en Italie. Et déplore l’inefficacité de ce découpage au péril des migrants : « Je connais beaucoup de personnes qui continuent de s’enrichir sur le dos des migrants. Dans ces eaux, dans les faits, il n’y a pas de loi », lâche cet ancien migrant, revenu en Tunisie après avoir lui aussi tenté sa chance en Europe.

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