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Présidentielle en RDC – Félix Tshisekedi : « Le régime Kabila a toujours eu peur »

Vital Kamerhe et Félix Tshisekedi, à leur arrivée à Kinshasa, le 27 novembre 2018. © REUTERS/Kenny Katombe

L’accord mort-né de Genève, le « ticket » qu’il forme avec Vital Kamerhe, sa vision de la campagne et ses priorités s’il remporte la présidentielle du 23 décembre… Félix Tshisekedi se livre.

Actuellement engagé dans une tournée dans l’Est aux côtés de Vital Kamerhe, avec lequel il forme le « ticket » qu’ils proposent aux Congolais après avoir quitté l’accord de Genève, Félix Tshisekedi aura eu un début de campagne agité. Fort de la liesse populaire qui a accompagné son retour à Kinshasa le 27 novembre, Felix Tshisekedi se dit confiant sur ses chances de remporter l’élection du 23 décembre.

Propulsé au centre de l’arène politique congolaise après le décès en février 2017 de son père Étienne, dans les pas duquel il met les siens, Félix Tshisekedi a accordé à Jeune Afrique un long entretien, fin novembre, dans lequel il revient sur les principaux sujets, de l’alliance de l’opposition, brisée quelques heures seulement après la signature de l’accord de Genève, à sa vision pour le futur de la RDC.

Jeune Afrique : À Genève, vous avez signé un document dans lequel vous vous engagiez à abandonner la vie politique si vous ne respectiez pas l’accord signé. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

Félix Tshisekedi : Cet engagement ne portait pas sur la signature de l’accord, mais sur l’éventualité d’une trahison. Et j’ai le sentiment de n’avoir trahi personne. Je crois d’ailleurs que notre retour récent à Kinshasa, avec Vital Kamerhe, a démontré que nous avions le soutien de la population. J’ai retiré ma signature et j’ai dénoncé cet accord parce que ma base l’a rejeté.

Pourquoi n’avoir pas tenté de les convaincre ?

C’était impossible, car la base s’est exprimée avec violence. Il fallait agir dans l’urgence. Les esprits n’étaient absolument pas préparés à accepter le moindre débat. J’étais seul, à distance, sans avoir le temps de négocier avec qui que ce soit. Il fallait absolument que je calme les choses en retirant ma signature.


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Vous avez parlé de « supercherie »… 

Parce que c’en était une. Nous avons été grugés. Premièrement, les amis qui se sont présentés comme le groupe du Bandundu (Fayulu, Matungulu et Muzito, NDLR) nous ont fait croire qu’ils étaient avec nous. Mais dans le même temps, il le faisait croire aussi à Vital Kamerhe.

Ensuite, par rapport à l’accord lui-même, quand nous avons été invités à Genève, nous pensions qu’il s’agissait de la suite de ce qu’il s’était passé en Afrique du Sud, où des prémices avaient été posées par la fondation pour la paix ITI. Il avait alors été décidé qu’il n’était pas question de passer au vote, mais de chercher le consensus.

À Genève, il y avait absolument le désir de nous attirer, Vital Kamerhe et moi, pour nous humilier

En Suisse, nous avons d’abord constaté qu’il n’y avait plus la fondation ITI. Selon la fondation Kofi Annan, ils étaient indisponibles… C’est là que nous avons découvert que la fondation faisait partie du processus.

Ces éléments nous ont fait comprendre qu’il y avait anguille sous roche et qu’il y avait absolument le désir de nous attirer, Vital Kamerhe et moi, pour nous éliminer. Et je dirais même, en vérité, pour nous humilier.

Certaines rumeurs font état de menaces ou, au contraire, de promesses de la part du pouvoir. Vous auriez même perçu trois millions de dollars, au titre des frais de sortie de Primature de votre père qui n’avait pas été payés depuis les années 1990… Qu’en est-il ?

J’ai entendu les mêmes rumeurs, et cela est totalement faux. Je suis l’accusé, c’est aux autres d’amener les preuves.

Tout cela n’a-t-il pas créé des animosités qui vont empêcher tout rapprochement à l’avenir ? 

Je ne suis pas rancunier. Dans la situation présente, ma cible, c’est Shadary et le clan Kabila. Mon combat est d’obtenir une alternance pacifique et démocratique et de continuer le redressement du Congo, plutôt que d’avoir ce pouvoir qui est en train d’avilir et d’assombrir notre avenir. Les coups bas en politique, cela a toujours existé.

Felix Tshisekedi au meeting de l'UDPS à Limete, le 24 avril 2018. © REUTERS/Kenny Katombe

Avec ou sans Martin Fayulu, nous atteignons potentiellement 60 % des intentions de votes

Dans une élection à un tour, ne pensez-vous pas que l’opposition a acté sa défaite après l’échec de cet accord ? 

Non, je ne le crois pas du tout. À l’UDPS, nous pensons que la victoire va revenir à l’opposition. Vital Kamerhe et moi, en plus des autres ralliements, avons composé un ticket qui peut remporter la victoire. Un institut de sondage américain a récemment sorti des chiffres : à nous deux, nous obtenons plus de 50 % des intentions de vote. Si nous comptons ceux qui s’apprêtent à nous rejoindre, nous atteignons 60 %. Donc, avec ou sans Martin Fayulu, nous atteindrons potentiellement, à ce stade, 60 % des intentions de votes.

S’il maintient sa candidature, il fera le résultat qu’il fera, mais ce seront des voix en moins pour le candidat du pouvoir. Avec deux candidats de l’opposition, nous créons une tactique d’encerclement de Shadary, avec pour conséquence que les voix ne lui reviendront pas.

Tout le monde semble pourtant douter de voir Emmanuel Ramazani Shadary perdre, et le clan Kabila abandonner le pouvoir. Selon vous, pourquoi ?

Cela a été dit pour toutes les dictatures, et regardez ce qu’il s’est passé en Gambie et au Zimbabwe. Même au Nigeria, personne ne pensait voir Buhari accéder au pouvoir. Ceux qui sont au pouvoir pensent toujours qu’ils vont gagner.


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Ne craigniez-vous pas d’avoir porté un discrédit à votre ticket en reniant votre parole ? 

Absolument pas, tout simplement parce que revenir sur sa signature s’est déjà produit de nombreuses fois, avec le président Trump par exemple. Ce n’est pas dramatique. Nous nous sommes rendu compte, après la signature, que cela ne nous convenait pas. Où est le discrédit ? Je préfère respecter la base de mon parti. C’est elle qui m’a faite. Je suis ce que je suis parce qu’elle m’a donné sa confiance.

Si vous ne tenez pas votre base, comment comptez-vous tenir le pays une fois élu ? 

Ceux qui pensent cela n’ont pas l’expérience de la gestion d’une base dans un parti politique. Moi, par cet acte, j’envoie au contraire un message au peuple congolais en lui disant : « je serai un président qui va vous écouter ».

Votre accord avec Vital Kamerhe prévoit une alternance du pouvoir président-Premier ministre lors des deux prochains mandats. Est-ce toujours d’actualité ? 

Oui, à condition que nous gagnions également la bataille des législatives. Là, nous pourrons composer une majorité qui pourrait alors supporter un gouvernement dirigé par Vital Kamerhe. L’enjeu de la campagne sera donc aussi celui des législatives.


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Pour les législatives, prévoyez-vous des candidatures uniques où chaque parti ira de son côté ?

Chaque parti ira et, par al suite, nous constituerons ensemble un groupe parlementaire.

Votre retour à Kinshasa a été très impressionnant. Quel message pensez-vous que cette mobilisation populaire envoie ?

Ce régime a toujours eu peur. C’est pour cela qu’il use de la violence. Quand il se permet de tirer dans des églises, de tirer sur des manifestants pacifiques, c’est un pouvoir qui a peur. Et il a peur depuis longtemps. Il a peur depuis 2016, date à laquelle Kabila devait quitter le pouvoir.

Avez-vous été surpris par cette mobilisation, que l’on estime plus importante que celle observée pour le retour de votre père ? 

Oui, j’ai été très surpris par l’ampleur de la foule. Je savais que le peuple me faisait confiance et qu’il ne m’en voulait pas d’avoir retiré ma signature à Genève, mais pas à ce point.

Dans les heures qui ont suivi notre retrait, une véritable machine s’est mise en branle pour nous broyer

Beaucoup de mensonges ont été racontés immédiatement après notre retrait. Dans les heures qui ont suivi, une véritable machine s’est mise en branle pour nous broyer. On sentait qu’une stratégie avait été préparée pour nous écraser.

Vous acceptez les machines à voter. Comment pensez-vous pouvoir éviter les fraudes éventuelles ? 

Nous mettrons des personnes témoins dans chaque bureau de vote.

C’est déjà ce que vous aviez fait en 2011…

Non, nous ne l’avions pas fait à grande échelle. D’ailleurs, nous nous y étions tellement mal pris que nous n’avions même pas été capables de brandir 1 000 procès-verbaux issus des bureaux de votes. C’était notre première expérience et nous n’avions pas beaucoup de moyens. Mais nous avons tiré les leçons de ce hold-up électoral et nous nous préparerons mieux cette fois-ci, c’est clair !

Dans l’accord de Genève, il était prévu, en cas de victoire, que le candidat de l’opposition n’accomplisse que deux ans de mandat, avant d’organiser de nouvelles élections. Si vous êtes élu, exercerez-vous une présidence « réelle », ou bien de transition ?

Une présidence réelle. J’ai toujours pensé qu’une transition aurait dû être le fruit d’un consensus, parce que ce serait une entorse à la Constitution. Nous aurions pu, alors, parler d’une sorte de transition sans Kabila, d’autant que des opposants ont été soit injustement empêchés de se rendre en RDC, soit ont vu leurs candidatures tout aussi injustement invalidées. Mais je savais que cela serait l’objet de beaucoup de contestations, et que ce qui serait décidé à Genève n’allait pas devenir parole d’évangile.

Si vous êtes élu en janvier, vous engagez-vous à ne pas vous représenter en 2023, comme convenu avec Vital Kamerhe ?

Oui, c’est clair. Pour moi comme pour lui. Ma vie et ma carrière politique, mon engagement à l’UDPS, mon combat, démontrent notre engagement à faire ce que nous avons promis de faire.

Un militaire des Forces armées de la RDC (FARDC). © MONUSCO

Il faut sanctionner les firmes qui profitent des trafics et permettent à la guerre de continuer

En tant que président, quelles seraient vos priorités ?

Je veux très fortement m’investir dans la recherche de la paix et de la sécurité. C’est pour ça que je me rendrai à l’Est pour me rendre compte de la situation. Je vais demander aux Nations unies de ne pas retirer leurs troupes et, si possible, de les renforcer. Pas dans le but de faire la guerre, mais pour ramener la paix. Je veux rencontrer les chefs des communautés et des tribus, car ils ont un rôle à jouer. Je discuterai aussi avec les pays limitrophes, pour qu’ensemble nous mettions nos efforts dans la recherche de la paix et de la stabilité.

Beaucoup de ce qui arrive aujourd’hui est le fait de milices qui sont en fait des trafiquants. Il faut que nous travaillions avec la communauté internationale dans son ensemble pour sanctionner les firmes qui profitent de ces trafics et permettent à la guerre de continuer. Il faut intéresser ces miliciens à autre chose qu’à faire la guerre, en leur procurant un emploi ou des formations. Ces miliciens ont des complices au sein de l’armée et ils travaillent avec des officiers, parfois de très haut niveau.

Cela signifie-t-il que vous êtes prêt également à purger l’armée ? 

Bien entendu. Il va falloir la réformer. Elle est aujourd’hui composée de conglomérats de milices qui se sont battus il y a une dizaine d’années. Ce sont des gens qui ne sont pas du tout formés. Il faut donc reconstituer une armée responsable et républicaine. Je veux également réconcilier les Congolais. Pour moi, le changement n’est pas une occasion de vengeance ni de chasse aux sorcières. Il faut oublier le passé. La stabilité de l’État est plus importante que tout.

Enfin, il faut une administration responsable qui va restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. C’est ainsi que nous pourrons canaliser les recettes qui échappent actuellement au Trésor public. Notre but sera de faire les choses dans l’intérêt général de la nation, en sortant des petites combines que l’on voit aujourd’hui.

Reconnaissez-vous un certain mérite au président Kabila d’accepter de quitter le pouvoir ? 

Je ne suis pas encore convaincu, car il faut aller jusqu’au bout du processus. On doit voir comment cela va se passer le 23 décembre. Kabila va-t-il faire gagner son candidat, ou va-t-il laisser s’exprimer le jeu démocratique ? Si Shadary l’emporte dans un jeu démocratique incontestable, si les choses se passent à la loyale, j’accepterais ma défaite de bon cœur.

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