Politique

Yahya Jammeh persona non grata aux États-Unis : les raisons d’un bannissement

Yahya Jammeh, en novembre 2016. © Jerome Delay/AP/SIPA

L'interdiction de séjour aux États-Unis pour l’ancien président gambien Yahya Jammeh et sa famille subissent les conséquences logiques de conclusions établies depuis décembre 2017 par le Département du Trésor américain.

En prononçant lundi 10 décembre une interdiction de séjour sur le sol américain pour l’ancien président gambien en exil en Guinée équatoriale, son épouse Zineb ainsi que leurs enfants Mariam et Muhammad, le Département d’État américain a aussi rappelé que la mesure « s’applique à tous les représentants de gouvernements étrangers soupçonnés d’avoir commis de graves faits de corruption ou une violation flagrante des droits de l’homme. »

Processus amorcé dès décembre 2017

DR / Centre des victimes d’abus de droits de l’homme en Gambie

Des avancées significatives dans plusieurs enquêtes portant sur des cas de violations présumées des droits de l’homme ont été observées en Gambie

L’application des sanctions à l’encontre de l’ancien homme fort de Gambie n’étaient en réalité qu’une question de temps. Dès décembre 2017, le Département du Trésor américain laissait présager de ce qui allait advenir.


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Annonçant le gel de biens de Jammeh sur le sol américain, le Département du Trésor accusait alors Yahya Jammeh d’avoir « créé un groupe terroriste et d’assassins appelé les Junglers qui  répondent directement de son autorité », ajoutant que « lors de son règne, Jammeh a ordonné aux Junglers de tuer un chef religieux local, des journalistes, des membres de l’opposition politique et d’anciens membres du gouvernement, entre autres. »

Depuis cette prise de position du Département du Trésor, des avancées significatives dans plusieurs enquêtes portant sur des cas de violations présumées des droits de l’homme ont été observées en Gambie. Plusieurs tombes secrètes ont été découvertes près de Kanilai, et des témoignages sur le massacre de 44 ressortissants Ghanéens en 2004 on tété rendus publis.

Dans le même temps, les associations de victimes présumées du régime de Jammeh se sont structurées, ont mené des campagnes de recueil de témoignages et déposé des plaintes auprès de la justice gambienne. Le procès des meurtriers présumés de l’opposant Solo Sandeng est toujours en cours. La Commission vérité, réconciliation et réparation, mise en place en décembre 2017, devrait mener ses premières auditions en janvier 2019.

Pression et aide américaine

Des sénateurs américains ont réclamé d’enquêter sur le cas du journaliste Ebrima Manneh

Le processus est suivi de près par l’administration américaine. « Les États-Unis attendent avec impatience les résultats de ces commissions », Shelly Seaver chef de mission adjoint à l’ambassade des États-Unis à Banjul, qui salue la « transparence » du processus en cours.

Des initiatives viennent également d’élus américains. En novembre dernier, un groupe de sénateurs américains – Richard Durbin (D-IL), Ben Cardin (D-MD), Cory Booker (D-NJ), Patrick Leahy (D-VT), Chris Van Hollen (D-MD) et Chris Coons (D-DL) – a adressé une lettre à la Commission vérité, réconciliation et réparation et au Département d’État américain invitant « instamment à enquêter sur le cas du journaliste Ebrima Manneh présumé mort, après sa disparition en  juillet 2006. »


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Par ailleurs, le Republican Institute – un think tank néolibéral proche des Républicains, a contribué à hauteur de 39 000 dollars à la structuration du Centre des victimes d’abus de droits de l’homme en Gambie, où les témoignages des victimes présumées de Jammeh sont consignés par des experts juridiques qui collaborent avec la division des enquêteurs de la Commission vérité et réconciliation.

Ebou Jobe et Alagie Mamut Ceesay ont disparu en Gambie en juin 2013, peu après être arrivés des États-Unis

En avril 2017, trois mois après l’arrivée d’Adama Barrow au pouvoir, la Gambie a sollicité – et obtenu  – de la France et des États-Unis une collaboration en matière médico-légale afin  d’identifier des restes de victimes d’exécutions extra judiciaire présumées exhumés à Alla Kunda, une forêt à la lisière de Kanilai, le village natal de Yahya Jammeh situé à 75 kilomètres au sud est de Banjul.

Les États-Unis suivent particulièrement ce dossier dans lequel les noms de deux ressortissants américains d’origine gambienne sont cités : Ebou Jobe et Alagie Mamut Ceesay. Les deux hommes ont disparu en Gambie en juin 2013, peu après être arrivés des États-Unis.

En mai  2017, la justice Gambienne a inculpé pour « conspiration et meurtre commis par décapitation à la machette sur Ebou Jobe et Alagie Mamut Ceesay au mois de juin 2013 à Kanilai » le général Sulayman Badjie, chef de la garde présidentielle de Yahya Jammeh et ses hommes de main. Ont également été visés le colonel Solo Bojang, le lieutenant Nuha Badjie, le major Momodou Jarju, le capitaine Mustapha Sanneh, le capitaine Michael Jatta, le sergent chef Sulayman Sambou, le soldat Nfansu Nyabally et le caporal Saikouba Jarju.

Sanctions économiques

L’autre ressort qui a motivé les sanctions américaines est économique. Yahya Jammeh a « eu recours à un certain nombre de stratagèmes (…) pour piller les coffres de l’État gambien ou siphonner des fonds publics à des fins personnelles », écrivait le Département d’État en décembre 2017.

Des accusations qui ont amené à l’inscription de plusieurs sociétés présumées appartenir à Yahya Jammeh sur la liste noire du Département du Trésor américain.

Il s’agit de Africada Airways, Kanilai Group International, Kanilai Worni Family Farms Ltd, Royal Africa Capital Holding Ltd, Africada Financial Services & Bureau de Change SA, Africada Micro-Finance SA, Africada Insurance Company et Kora Media Corporation Atlantic Pelican Company Ltd, Palm Grove Africa Dev’t Corp. Ltd, Patriot Insurance Brokers Co. Ltd et Royal Africa Securities Brokerage Co Ltd.


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Témoignages à charge

La Commission d’enquête indépendante sur la gestion financière et les biens de Yahya Jammeh, établie par Adama Barrow, collabore avec la justice américaine, ce qui lui a notamment permis de recueillir des témoignages d’anciens collaborateurs de Yahya Jammeh réfugiés aux États-Unis.

Sana Jarju, un ancien chef de protocole adjoint sous Jammeh qui réside aux États-Unis, a ainsi expliqué à la Commission comment, en 2015, il a pu retirer auprès de la Banque centrale de Gambie un total de 20 millions de dollars. Des prélèvements réalisés en plusieurs opérations, sur ordre présumé de Yahya Jammeh.

Ebou Jallow, porte-parole de Yahya Jammeh après le coup d’État de 1994, a quant à lui expliqué comment – sur ordre présumé de Jammeh -, il a tenté de cacher dans une banque suisse trois millions de dollars auparavant hébergés dans une banque de Taïwan.

Reste à savoir ce qui adviendra de la luxueuse villa américaine de Yahya Jammeh dans le Potomac au Maryland. Elle est située à côté de celle de son hôte équato-guinéen Théodor Obiang Ngema.

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