Immigration

Pacte de Marrakech : le Maroc, « champion africain de la migration » ?

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres (milieu), et le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita (à d.), "président" de la conférence onusienne de Marrakech sur les migrations. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Le « Pacte de Marrakech » sur les migrations n’est pas contraignant, et ne propose pas de changements radicaux dans la manière d’aborder les migrations mondiales. En revanche, en accueillant le sommet qui a conduit à l'adoption du texte, le Maroc conforte son image de « champion africain de la migration ».

Ton laconique, Nasser Bourita, le ministre marocain des Affaires étrangères, frappe avec son marteau : le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, texte qui porte le sceau des Nations unies, est adopté lundi 10 décembre aux alentours de 11h à Marrakech. Son nom officieux, « Pacte de Marrakech », a été imposé par Rabat qui souligne ainsi son rôle, et par l’extrême droite européenne qui agite un chiffon rouge depuis des semaines à propos d’un texte en fait discuté avant tout à New York, au siège de l’ONU. Le texte doit d’ailleurs encore être ratifié par un vote le 19 décembre à l’Assemblée générale de l’ONU.


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« Près de 160 des 193 pays représentés à l’ONU étaient annoncés à Marrakech », souligne l’agence de presse française AFP. En effet, il est difficile de savoir quels membres onusiens se sont finalement absentés après de nombreuses annonces de désistement : dès 2017, la nouvelle administration américaine de Donald Trump quitte les discussions autour du Pacte, puis des gouvernements européens de droite annoncent tour à tour leur retrait, prétextant un risque migratoire.

Liberté de circuler en sécurité

L’ambiance était donc mitigée à Marrakech, dans le petit village monté pour l’occasion, baigné par le soleil et gardé par des agents du département de la sûreté et de la sécurité. Fodé Sylla, ancien président de l’association française SOS Racisme et présent en tant que membre de la délégation sénégalaise, se réjouit malgré tout : « Ce qui est à souligner, c’est l’adoption d’un texte qui parle de la possibilité de se déplacer de manière sécurisée ». Le texte propose effectivement de coordonner l’action des pays pour mieux maîtriser les flux migratoires.

La réponse à la migration n’est pas l’addition de décisions unilatérales et bilatérales, mais bien multilatérales

Jean-Baptiste Lemoyne, le secrétaire d’État français auprès du ministre des Affaires étrangères, interrogé par Jeune Afrique, se félicite aussi de l’adoption du Pacte, dont il rappelle qu’il est le fruit « de deux ans de négociations ». « Ce qu’il faut regarder, c’est sa philosophie : l’idée selon laquelle la réponse à la migration n’est pas l’addition de décisions unilatérales et bilatérales, mais bien multilatérales ».

« Le Pacte ne fait que répéter des grandes valeurs »

Mais un certain nombre d’observateurs restent sceptiques. « Et après ? », tweete Bachir Thiam, journaliste sénégalais résidant au Maroc et travaillant dans la presse marocaine. Le Pacte n’est pas contraignant. Et selon plusieurs associations de défense des migrants et des réfugiés, le texte est d’une audace toute relative.

Mehdi Alioua, enseignant à l’Université internationale de Rabat et militant du Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (Gadem), confiait à Jeune Afrique son impression, quelques jours avant l’adoption du Pacte, et commençait par relever que le texte ne ferme même pas la porte à la privation de liberté des mineurs. « Au lieu de renforcer des droits, le texte du Pacte répète des grandes valeurs qui existent déjà ailleurs dans différents textes internationaux », estimait-il.


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Les nations adhérant au Pacte vont-elles vraiment changer leurs pratiques ? Récemment, le Gadem a dénoncé des expulsions et des détentions abusives de migrants au Maroc. L’ONG Amnesty International a de son côté critiqué l’adoption par la France d’une loi, dite « asile immigration ». Aucun pays du pourtour méditerranéen n’a décidé non plus d’apporter de soutien à l’Aquarius, ce bateau de l’ONG SOS Méditerranée qui sauvait des vies en mer et qui depuis octobre, privé de pavillon, est bloqué dans le port de Marseille, dans le sud de la France.

Des associations africaines et maghrébines se sont d’ailleurs réunies à Marrakech en amont de la conférence. La plupart auraient apprécié de voir une condamnation claire des certaines pratiques de privation des libertés. Las : différentes sources confient à Jeune Afrique que plusieurs pays européens continuent leur pressing sur les capitales maghrébines pour ouvrir des centres de détention de migrants.

Le Maroc, « leader africain de la migration »

Pour qualifier le texte, Jean-Baptiste Lemoyne parle d’une « boîte à outils », d’un « cadre de travail ». C’est l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), institution onusienne qui assurera un suivi des promesses du Pacte.

Mais les critiques des partis xénophobes, endossées par certains gouvernements occidentaux, l’ont emporté sur les premières à s’être élevées et qui, émanant le plus souvent d’une société civile non partisane, reprochaient au texte de ne pas suffisamment protéger les migrants. C’est à la pression venue des droites européennes que les discours officiels répondent : durant un « brief » à la presse étrangère, Nasser Bourita insiste sur l’approche sécuritaire, citant les progrès du Maroc dans le « démantèlement des réseaux » de passeurs.

À Rabat, on peut se féliciter : l’accueil par le Maroc de l’événement a une valeur symbolique réelle en Afrique

À Rabat, quoi qu’il en soit, on peut se féliciter : l’accueil par le Maroc de l’événement a une valeur symbolique réelle en Afrique, comme en atteste Fodé Sylla. C’est sans surprise que dans la matinée du 10 décembre, le Maroc a été élu à la tête de la conférence pour l’adoption du Pacte. Durant sa rencontre avec la presse étrangère, Bourita, « président de la conférence », n’hésite pas à rappeler le mandat de « leader africain de la migration » confié au roi Mohammed VI lors de la 28e assemblée générale de l’Union africaine (UA). Différentes délégations européennes ont d’ailleurs repris auprès des journalistes les formules du souverain dans son message aux conférenciers, lu par le chef du gouvernement marocain Saadeddine El Othmani.


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Le mérite de l’organisation de la conférence pour l’adoption du Pacte revient à Mohamed Methqal, directeur général de l’Agence marocaine de la coopération internationale (AMCI). Methqal, proche de Bourita et de Salaheddine Mezouar, l’actuel président du syndicat patronal marocain CGEM, était déjà à la manœuvre pour organiser la COP22 à Marrakech en 2016.

Nasser Bourita, qui donne à l’accueil de la conférence par le Maroc une dimension africaine et insiste sur la coopération sud-sud en matière migratoire, a par ailleurs profité de l’événement pour discuter avec Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine (UA), afin de préciser les contours de l’action et l’organisation de l’Observatoire africain des migrations, dont le principe a été adopté en juillet au sommet de l’UA à Nouakchott et dont le fonctionnement a été confié à Rabat.

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