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Présidentielle en RDC – Martin Fayulu : « Il n’y a pas de défaite possible de l’opposition »

Martin Fayulu, candidat de la coalition Lamuka à la présidentielle en RDC, le 6 décembre à Goma, dans le Nord-Kivu.

Martin Fayulu, candidat de la coalition Lamuka à la présidentielle en RDC, le 6 décembre à Goma, dans le Nord-Kivu. © REUTERS/Samuel Mambo

Alliance brisée par Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, soutien de Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, bilan de Joseph Kabila… À la veille de la présidentielle du 23 décembre, tant attendue en RDC, Martin Fayulu a accordé un entretien exclusif à Jeune Afrique.

Le 27 novembre, à Kinshasa. Alors qu’au même moment, plusieurs avenues de la capitale congolaise débordent de la foule enthousiaste venue offrir un accueil triomphal au « ticket » Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, le candidat commun de la coalition Lamuka (« Réveille-toi », en lingala) nous reçoit dans l’hôtel qu’il possède, à quelques encablures du fleuve Congo.

Martin Fayulu a peu de temps. Il enchaîne rendez-vous et meeting dans une campagne courte et intense, qui a officiellement démarré une semaine auparavant. Dans quelques jours, il prendra le chemin de l’Est, où il bat actuellement campagne, malgré ce qu’il affirme être des « entraves » à ses déplacements.

Mais il a tenu à prendre le temps de répondre sur tout, de l’alliance manquée avec Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe au bilan de Joseph Kabila, en passant par le soutien de Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

Jeune Afrique : Que vous inspire la liesse populaire qui a accompagné le retour de Félix Tshisekedi et de Vital Kamerhe à Kinshasa, le 27 novembre. Des regrets de ne pas y aller ensemble ?

Martin Fayulu : Pas des regrets, mais de la déception, surtout lorsque l’on a donné sa parole et qu’on ne la respecte pas. Un serment est un serment. Je regrette que l’on donne un mauvais exemple à la jeunesse, en montrant que l’on n’a pas de parole.

Vous êtes-vous senti trahi ?

Je me sens simplement dépité dans la mesure où les valeurs sur lesquelles nous étions d’accord pour bâtir notre alliance, ainsi que la société future de la RDC, ne sont plus là. Quand j’ai quitté Kinshasa pour aller à Pretoria parapher les documents du projet d’accord, quand je suis ensuite allé à Genève, c’était dans l’intention de consolider l’opposition.

Nous avons crié que nous souhaitions avoir un candidat commun, mais je ne pouvais pas penser alors, qu’à tout prix, ce candidat commun devait être moi. Sinon, cela aurait été un manque de considération total à l’égard des autres.

Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, deux leaders de l'opposition en RDC.

Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, deux leaders de l'opposition en RDC. © Twitter/@bembajp

J’ai une base qui est plus importante que n’importe qui. Avec les soutiens de Jean-Pierre Bemba, de Moïse Katumbi, elle représente près de 80 % des électeurs

Est-ce que l’opposition n’a pas acté à Genève sa défaite, sur un scrutin à un seul tour ?

Il n’y a pas de défaite possible de l’opposition. Nous avons un candidat de la majorité très faible. Depuis que je suis rentré, les sondages me donnent largement en tête. J’ai une base qui est plus importante que n’importe qui. Avec les soutiens de Jean-Pierre Bemba, de Moïse Katumbi et des autres, elle représente près de 80 % des électeurs de ce pays.

Félix Tshisekedi reste également très populaire, selon les chiffres… Son père oui, le parti du père est populaire. Je ne parle pas du fils, qui bénéficie d’un héritage de l’UDPS.


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Félix Tshisekedi parle de « supercherie » à Genève pour expliquer son retrait de l’accord…

Quand on a fait le premier tour et qu’il y a eu des éliminés, Moïse Katumbi a fait une motion, pour dire que ça ne va pas. Et qui a arrêté cette motion ? Félix Tshisekedi, pour qui « dura lex sed lex », et Vital Kamerhe. Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé et je doute que je le comprenne un jour.

Vous en avez parlé ensemble depuis ?

Non. J’ai fait un discours, tout le monde a pris la parole pour se féliciter de cet accord et nous avons chacun signé librement l’acte de désignation. Après cela, nous avons sorti un communiqué de presse, là encore revu et corrigé par chacun des sept. Nous nous sommes ensuite montrés ensemble, avec Alan Doss au milieu de nous, pour lire ce communiqué devant la presse. Et j’ai entendu Félix Tshisekedi dire et confirmer que, maintenant, le changement c’est Fayulu. Et 24 heures plus tard, il dit le contraire.

Martin Fayulu, en août 2016 à Kinshasa.

Martin Fayulu, en août 2016 à Kinshasa. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

Je suis quelqu’un qui met en avant certaines valeurs, dont l’intégrité

Pensez-vous que le pouvoir ait pu faire pression pour les faire changer d’avis ?

Je ne veux pas commencer à avancer de telles hypothèses.

Quelle crédibilité conserve aujourd’hui l’opposition, après un tel scénario ?

Les gens crédibles conservent leur crédibilité. Je suis quelqu’un qui met en avant certaines valeurs, dont l’intégrité. Je n’ai pas commencé aujourd’hui à faire de la politique. Je n’ai jamais cédé aux sollicitations, comme lorsque l’on m’a proposé la place de Tshibala. Je n’ai jamais accepté ce genre d’arrangement car je ne transige pas sur mes valeurs et sur les fondamentaux.


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Qu’est-ce qui empêche l’opposition de faire front commun aujourd’hui ? Une question d’ego, d’intérêts particuliers ?

Non, ce n’est pas un problème d’ego. Ici, au Congo, c’est un problème de caractère, de légèreté et surtout du pouvoir en place qui a une méthode infaillible : celle de l’achat des consciences. Comment Tshibala est devenu Premier ministre après avoir été membre de l’UDPS ? Et d’autres qui siègent aujourd’hui au gouvernement ?

Seriez-vous prêt à vous rallier à Félix Tshisekedi s’il reste sur sa décision de se présenter ?

Cela voudrait dire que je ne serai pas responsable, que je ne tiendrai pas mes engagements. Je me suis engagé à ne pas trahir notre serment. Je ne peux pas trahir l’accord que nous avons signé et qui est très clair. Nous voulons aller à des élections crédibles, transparentes et apaisées, conformément à la loi électorale et au calendrier.

Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe veulent lutter contre toute tentative de fraude le jour du scrutin, en plaçant des agents dans chaque bureau de vote. Comptez-vous vous associer à cette démarche ?

Cela avait déjà été fait en 2006 et en 2011 et cela n’a rien empêché. Simplement, le pouvoir passe à chaque fois à une étape supérieure en matière de fraude. En 2006, ils ont bourré les urnes. En 2011, ils ont organisé les élections sur un tour, pour éviter tout ralliement à la candidature d’Étienne Tshisekedi et cette année, ils sortent les machines à voter et des fichiers corrompus avec 10 millions d’électeurs fictifs. La fraude a déjà eu lieu, et elle sera confirmée par ces machines.

Comment va être financée votre campagne ? Bemba et Katumbi vont-ils y participer ?

La campagne est financée par le peuple congolais et les membres de la coalition Lamuka. Chacun contribuera comme il le pourra.

Vous avez émis par le passé certains doutes quant à la provenance de la fortune de Moïse Katumbi, aujourd’hui votre allié, allez-vous changer de discours ?

Je n’ai jamais parlé de la fortune de Moïse Katumbi. Si vous faites allusion à l’émission de TV5, je n’ai pas parlé de la fortune de qui que ce soit. Chacun fait fortune comme il le peut et ce n’est pas un sujet pour moi.


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En cas de victoire, vous seriez élu pour une vraie présidence ou pour une présidence de transition ?

Ce sera pour une vraie présidence qui assurera une transition vers une vraie démocratie.

L’accord de Genève prévoyait une nouvelle élection dans les deux ans, qui pourrait être ouverte à Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi. Est-ce toujours d’actualité ?

Nous voulons demain avoir un président élu correctement, après une course pour le pouvoir, qui soit la plus honnête possible, lors d’une élection présidentielle à deux tours. Ce qui a été décidé à Genève doit être appliqué comme nous l’avons décidé.

Nous allons au-devant d’élections chaotiques. Il faut assainir la situation pour aller vers de vraies élections apaisées. C’est l’élection qui apporte la transition, c’est-à-dire une période où l’État joue tout son rôle, en tant qu’État de droit, dans lequel les institutions de la République sont respectées, où les libertés fondamentales et les droits humains sont respectés, où la paix et la sécurité sont assurées sur l’ensemble du territoire, où personne ne vient pour imposer sa loi. C’est ça que nous voulons, et dès le mois de janvier.

Joseph Kabila a subi des pressions auxquelles il n’a pas pu résister et c’est pour cela qu’il part

En même temps que la présidentielle, sont organisées les législatives. Comptez-vous y allez ensemble avec vos alliés ou est-ce que chacun présentera ses propres candidats ?

Difficile d’imaginer aujourd’hui des candidatures uniques, avec des gens qui se désisteraient au profit d’autres. Les candidats feront campagne et la Lamuka entend constituer une force politique en réunissant ceux qui seront élus dans un groupe parlementaire.

Pour finir, reconnaissez-vous un certain mérite à Joseph Kabila, d’avoir accepté de quitter le pouvoir ?

Il n’a aucun mérite. Il a subi des pressions auxquelles il n’a pas pu résister et c’est pour cela qu’il part. Je préfère remercier le peuple congolais et la communauté internationale pour avoir exercé cette pression qui aboutit à son départ.

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