Politique

[Tribune] Le G5 Sahel démontrera-t-il sa capacité à concilier sécurité et développement humain ?

Par

Jean-Hervé Jézéquel est directeur du projet Sahel à l'International Crisis Group (ICG).

Des soldats français, en patrouille dans le nord du Mali, près de Asongo, à la frontière du Niger, le 24 juin 2015. © Maeva Bambuck/AP/SIPA

Lors de la conférence de Nouakchott du 6 décembre, les pays membres du G5 Sahel devront démontrer aux bailleurs de fonds les atouts de l’organisation et sa capacité à générer un cercle vertueux entre sécurité et développement dans les zones frontalières.

Une tribune cosignée avec Rinaldo Depagne, directeur du projet Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group.

Alors que le déploiement des contingents militaires de la force du G5 Sahel et son opérationnalisation ont pris du retard, les cinq pays membres (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) organisent le 6 décembre à Nouakchott une conférence des bailleurs visant à assurer le financement de leur Programme d’investissements prioritaires (PIP). Cet ambitieux plan régional représente 1,9 milliard d’euros d’investissement sur la période 2019-2021, dont près des deux tiers doivent être consacrés aux infrastructures et au développement humain.

La conférence de Nouakchott est un nouveau test pour une organisation encore jeune qui rencontre des problèmes de financement et doit convaincre les bailleurs internationaux de son utilité et de sa pertinence.


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Avantages et défis

Dans un environnement saturé de stratégies régionales, le G5 Sahel doit être plus qu’une simple initiative sécuritaire et démontrer sa valeur ajoutée en matière de développement. La conférence de Nouakchott devra identifier les atouts dont dispose le G5 Sahel pour y parvenir, mais aussi ses limites.

La gouvernance, le développement humain et celui des infrastructures sont restés le parent pauvre de ses investissements et de ses interventions

Les membres du G5 et la plupart de leurs partenaires s’accordent à dire que sécurité et développement sont deux piliers indissociables d’une stabilisation durable du Sahel. Mais jusqu’ici, les efforts du G5 ont surtout concerné le pilier sécuritaire. La gouvernance, le développement humain et celui des infrastructures sont restés le parent pauvre de ses investissements et de ses interventions.

D’autres initiatives régionales et internationales, notamment la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Alliance Sahel soutenue en particulier par la France, l’Allemagne et l’Union européenne, et la Stratégie intégrée des Nations unies pour le Sahel (Sinus), œuvrent aussi au développement de la région. Elles se veulent complémentaires les unes des autres, mais leur articulation concrète génère des tensions liées à la définition des stratégies prioritaires et à la gestion des fonds. Le G5 Sahel doit donc convaincre de ses avantages relatifs tout en reconnaissant les limites et les défis posés à son action en particulier dans les zones frontalières du Sahel.

Partage des investissements entre régions

Longtemps négligées, les régions frontalières qui sont au cœur de l’action du G5 Sahel ont incontestablement besoin d’une politique d’investissement visant à les doter de meilleures infrastructures et à les désenclaver. Les préoccupations sécuritaires des partenaires occidentaux risquent cependant d’entraîner les États du G5 Sahel à concentrer un effort disproportionné sur ces espaces au détriment des régions du Sud plus peuplées et économiquement plus stratégiques. Ainsi, les pays comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont beaucoup plus à gagner en développant les synergies économiques avec les pays côtiers membres comme eux de la Cedeao qu’avec leurs voisins sahéliens.

Certes, les deux objectifs ne sont pas incompatibles. Mais dans une zone où les pouvoirs publics ont des capacités financières et humaines limitées, il faut prendre garde à ne pas concentrer une part trop importante des moyens et des énergies publiques vers des zones frontalières sous tension mais moins peuplées.

Par ailleurs, dans une région où existent déjà de multiples stratégies régionales et internationales de développement, le G5 Sahel doit démontrer sa capacité à mettre en oeuvre, mieux que d’autres, les initiatives de développement menées dans des zones frontalières encore mal sécurisées, peu accessibles et souvent habitées par des populations nomades aux besoins spécifiques. Ces conditions difficiles, combinées au manque de moyens financiers, rendent hasardeuse la mise en œuvre de tels projets dans ces zones. Au mieux, les acteurs de développement s’y déploient sous la protection, forcément temporaire, d’escortes militaires. Ils suscitent alors l’hostilité des groupes jihadistes qui les considèrent comme des cibles du fait de leur association avec les militaires.


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S’appuyer sur l’administration territoriale

Plutôt que de se comporter en corps expéditionnaire, le G5 Sahel doit s’appuyer sur l’administration territoriale des États membres pour mieux cerner les besoins des populations des zones frontalières et concevoir une stratégie de développement adaptée. Cette proximité, qui reste à construire dans des régions où la population se méfie de l’État, peut constituer un avantage décisif pour renforcer l’acceptation des projets de développement en zone de conflit.

En la matière, les projets financés par le G5 Sahel pourraient aussi s’inspirer des organisations humanitaires déjà présentes dans les zones d’insurrection et qui travaillent pour la plupart sans escortes militaires. Celles-ci négocient constamment leur accès aux populations en expliquant leur rôle et, plus encore, en s’appuyant sur les résultats concrets de leurs projets.

Le G5 Sahel ne remplira sa mission que s’il parvient à gagner la confiance des populations

Confiance des populations

À Nouakchott, les pays membres du G5 Sahel doivent démontrer aux bailleurs l’utilité de la nouvelle organisation et sa capacité à générer un cercle vertueux entre sécurité et développement dans les zones frontalières. Ils doivent d’abord développer une approche équilibrée soucieuse d’investir dans des régions frontalières longtemps délaissées tout en préservant leurs capacités à développer les zones méridionales les plus peuplées et actives économiquement.

Largement perçu comme un outil destiné à rétablir un ordre politique et sécuritaire au seul profit des États centraux et de leurs partenaires étrangers, le G5 Sahel doit surtout montrer aux habitants des zones frontalières qu’il se préoccupe de leur sort et de leur bien-être. Les intérêts des États et ceux des populations ne sont pas nécessairement contradictoires mais il faut veiller à les rendre compatibles et les articuler concrètement sur le terrain. Comme l’écrivait International Crisis Group dans son rapport de décembre 2017, Force du G5 Sahel : trouver sa place dans l’embouteillage sécuritaire, le G5 Sahel ne remplira sa mission que s’il parvient à gagner la confiance des populations. Il en va ici de la sécurité comme du développement.

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