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Roi d’Italie jusqu’à quand ?

Symbole de l’entreprise triomphante, patron des médias et première fortune de la péninsule, le président du Conseil des ministres italien est entré en politique… pour échapper aux juges. Mais, s’il vient une fois encore d’être relaxé dans une affaire de

Par - Coumba Diop
Mis à jour le 3 janvier 2005 à 00:00

« Je serai PDG de l’Italie », avait un jour prophétisé Silvio Berlusconi. Qui aurait prédit un tel destin à un homme qui a commencé sa carrière en vendant des aspirateurs ? Né à Milan le 29 septembre 1936, ce fils d’un employé de banque et d’une femme au foyer mène une enfance sans histoire aux côtés de sa soeur et de son frère jusqu’en 1943, année où la guerre fait éclater la sereine bulle familiale. Son père Luigi, qui refuse de répondre à l’ordre de s’engager dans l’armée de la République de Salo créée par Mussolini, est contraint de se réfugier en Suisse. Le petit Silvio ne le verra plus pendant deux longues années. S’il souffre de cette absence, il ne le montre pas, révélant très tôt un caractère fier, indépendant et volontaire, qu’il développe derrière les murs du pensionnat de Sant’Ambroglio où ses parents l’envoient après la guerre. Dans cette école catholique très stricte où les journées d’études commencent à 7 heures et s’achèvent peu avant le souper, l’enfant reçoit une éducation rigoureuse.
Élève particulièrement brillant, Berlusconi rafle les meilleures notes de la classe. Malin, il monte un surprenant commerce, proposant aux cancres de la classe d’écrire leurs rédactions à leur place contre espèces sonnantes et trébuchantes. Avec une garantie à la clé : ceux qui n’obtiennent pas la moyenne sont aussitôt remboursés. À 11 ans, le petit Milanais a déjà le sens des affaires !
Berlusconi quitte Sant’Ambroglio à l’âge de 18 ans pour le lycée catholique de Copernic, où il obtient son bac en lettres classiques. Il intègre ensuite l’université d’État de Milan et s’y inscrit en droit. Étudiant sans le sou, il gagne un peu d’argent en prenant des clichés lors de mariages et d’enterrements ou chante, guitare à la main, sur des bateaux de croisière. Sa maîtrise en droit en poche (obtenue avec les félicitations du jury), il s’arrange pour échapper au service militaire et tente de faire fortune dans sa ville natale. Le Milan des années 1960 est une ville qui offre de multiples possibilités aux jeunes ambitieux comme Berlusconi, car le pays connaît un boom sans précédent. Le futur magnat de la presse ne demande pas mieux que de surfer sur la vague du « miracle économique » qui touche l’Italie du Nord et choisit de se lancer dans le bâtiment. Si les idées et la détermination ne lui font pas défaut, il ne possède pas la moindre lire pour financer ses projets.
Mais son charisme, sa gouaille, son bagout jouent en sa faveur. Pour construire un bloc de quatre pâtés d’immeubles via Alciati (1961-1962), il réussit à persuader Carlo Rasini, le directeur de la banque paternelle, de se porter garant pour lui. Ensuite, il convainc les futurs acquéreurs d’avancer un dépôt sur des logements qui n’existent que sur le papier : tous les appartements seront vendus avant même la pose de la première pierre ! Porté par le succès, Berlusconi se marie en 1965 avec Carla Elvira Dall’Oglio, une Génoise. De cette union naissent deux enfants : Marina Elvira et Piersilvio. Au cours des années suivantes, le jeune papa s’impose comme entrepreneur en édifiant d’autres immeubles. C’est seulement en 1974 qu’il s’intéresse à l’audiovisuel en créant Canale 5, une télévision par câble qu’il installe dans Milano 2, un des ensembles qu’il a construits.
L’année suivante, il monte Fininvest, qui deviendra son futur holding, et rachète dans la foulée les chaînes de télévision Italia 1 et Rete Quattro. Le marché de la publicité, alors en pleine expansion, le tente : pour compléter son implantation dans l’audiovisuel, il fonde Publitalia 80, son actuelle régie publicitaire. Tout semble réussir à cet ambitieux, qui, pour mieux conforter ses intérêts privés, n’hésite pas à s’inscrire dès 1978 à Propaganda 2 (P2), une loge maçonnique occulte, véritable État dans l’État.
Devenu propriétaire d’un bouquet de trois chaînes baptisé Mediaset, Berlusconi tente de concurrencer la RAI, la télévision publique. Parce que les fréquences limitées de Mediaset l’empêchent d’émettre hors des réseaux locaux, il met en place des installations illégales qui lui permettent de diffuser ses programmes sur l’ensemble du territoire national. Cette infraction à la loi plaît peu aux autorités locales. Un beau jour d’octobre 1984, trois magistrats de Turin, Rome et Pescara viennent mettre sous séquestre ses installations. C’est alors que Silvio Berlusconi se tourne vers celui qui deviendra, au cours des décennies suivantes, son grand protecteur : Bettino Craxi, ancien secrétaire du Parti socialiste italien, devenu Premier ministre. Grâce à lui et au « décret Berlusconi » qu’il présente au gouvernement, le Cavaliere (ainsi nommé car il a reçu la distinction de chevalier du Travail) obtient davantage de fréquences, ainsi que l’autorisation de programmer des émissions d’information. Une conquête fondamentale qui lui permettra d’accroître l’audience de ses émissions et d’asseoir son pouvoir dans les médias. Aujourd’hui, Mediaset regroupe les trois principales chaînes privées d’Italie.
Fort de l’appui de son ami Craxi, accessoirement témoin de son second mariage en 1991 avec l’actrice Veronica Lario, et parrain de sa seconde fille, Berlusconi consolide son empire. En 1991, il fait l’acquisition de la société Mondadori au terme d’une longue bataille qui l’oppose, trois années durant, à l’industriel Carlo De Benedetti, l’une des grandes figures du capitalisme italien. Grâce à une décision du juge Vittorio Metta – qu’ultérieurement le tribunal de Milan estimera acheté par l’avocat du Cavaliere -, Mondadori, premier groupe d’édition de la péninsule, regroupant des quotidiens, plusieurs journaux locaux, des hebdomadaires ainsi qu’une grande partie du secteur du livre, tombe dans l’escarcelle de l’insatiable Berlusconi.
En l’espace de trente ans, le Milanais a su saisir toutes les occasions qui se sont présentées à lui pour édifier un véritable empire (voir encadré).
Désormais, il porte plusieurs casquettes. Entrepreneur ? Magnat de la presse et de l’audiovisuel ? Patron de club de football ? Qui est vraiment Silvio Berlusconi ? En apparence, un richissime businessman qui règne sur un empire dont les ramifications s’étendent jusqu’à la politique. En apparence seulement, car le Cavaliere, qui semble avoir des accointances dans tous les domaines, n’est jamais là où on l’attend. Comme tous les innovateurs, il ne tient pas compte des règles du jeu et arrive à ses fins en adoptant sa propre ligne de conduite. Berlusconi est un self-made man fier de son parcours atypique. D’ailleurs, pour mieux marquer sa différence, ce fou de pouvoir ne se réfère-t-il pas à l’Éloge de la folie du philosophe hollandais Érasme, qu’il cite dans ses discours politiques ?
La politique, justement. Qui se serait attendu à y voir cet ex-bateleur et ancien entrepreneur devenu empereur de la télévision ?
Pourtant, personne n’aurait parié un kopeck sur lui lorsqu’il se présente en 1994 aux élections législatives. Surtout pas Massimo D’Alema, ancien communiste et actuel président des démocrates de gauche. « Laissez-le faire, avait-il prophétisé. Ce n’est pas un politique, il vient du béton et il se prend pour Napoléon. Il se brûlera tout seul. » Pourtant, dix ans plus tard, Berlusconi est toujours là. L’outsider dont on commentait la candidature en ricanant s’est transformé en trublion de la scène internationale. Un parcours d’autant plus surprenant que, de notoriété publique, son entrée en politique fut motivée plus par un concours de circonstances que par une réelle ambition. La politique, dans la vie de Berlusconi, est un parcours forcé. Une voie salutaire. Il s’y engouffre comme on s’enrôle dans la Légion étrangère : pour échapper au système judiciaire. Et pour sauver son empire. « Ou j’entrais en politique, ou je finissais en taule », confie-t-il à l’un de ses proches.
Nous sommes alors en 1994, deux ans après le lancement de l’opération Mani pulite (« Mains propres »), une vaste offensive judiciaire contre la corruption. Berlusconi, poursuivi pénalement pour malversations financières, est dans le collimateur des juges ; plusieurs affaires l’accablent. Pour couronner le tout, son holding Fininvest croule sous 5 000 milliards de lires (l’équivalent de 16 milliards de francs) de dettes, et les banques lui refusent tout crédit depuis l’éviction de son protecteur Bettino Craxi de la vie politique. Habile manoeuvrier, Berlusconi profite du vide créé par l’effondrement des deux grandes forces culturelles et idéologiques qui dominaient la vie politique de la péninsule, balayées par l’opération Mani pulite, la Démocratie chrétienne (DC) et l’ex-Parti communiste italien (PCI), pour se présenter.
Il lance la coalition Forza Italia (« Allez l’Italie ») en s’alliant avec la Ligue du Nord de l’indépendantiste xénophobe Umberto Bossi et l’Alliance nationale (AN) du néofasciste Gianfranco Fini. L’irruption de Berlusconi dans le paysage politique italien déconcerte ou intrigue la plupart des observateurs. Pour l’écrivain Umberto Eco, sa candidature doit tout à l’opportunisme. « C’est un monsieur, affirme-t-il, qui, pour mieux servir ses intérêts, a pensé qu’il fallait prendre le pouvoir. Pour cela, il a organisé un large appareil médiatique, afin de vendre son programme politique comme n’importe quel produit commercial. »
Sa campagne, fulgurante, est menée avec toutes les ressources du marketing. Le Cavaliere, qui possède la moitié des médias italiens, utilise la communication comme mode stratégique de commandement et d’organisation. Il distribue à ses chaînes de télévision une cassette enregistrée où il fait, souriant et hâlé, l’apologie de ce nouveau parti politique et… de sa personne. Berlusconi, en effet, n’hésite pas à vendre sa propre réussite, « modèle de succès économique », et à la poser comme gage d’une Italie future à son image. Son personnage, figure symbolique de l’entrepreneur self-made man auquel peut s’identifier une majorité d’Italiens chez qui l’esprit d’entreprise est vivace, séduit et conquiert. Il faut dire que le style du Cavaliere tranche nettement avec celui des vieilles élites politiques figées dans un institutionnalisme formel et poussiéreux.
L’Italie se livre à cet homme que ses détracteurs qualifient d’ovni politique, mais qui semble à beaucoup envoyé par la Providence. Berlusconi, en effet, promet dans ses discours un « nouveau miracle italien ». Le miracle qu’il évoque se produit surtout pour lui, car ses compatriotes, conquis par l’image de gagnant qu’il leur envoie, négligent de prendre en compte deux éléments qui auraient pourtant dû discréditer sa candidature : le conflit d’intérêts (ses ambitions gouvernementales et le fait qu’il représente la première fortune du pays sont antagoniques) et ses ennuis judiciaires, dont certains mettent en évidence ses liens avec la mafia.
Le 28 mars 1994, le pôle de centre-gauche conduit par l’ancien Parti communiste, donné comme favori, est balayé par la coalition lancée par l’industriel deux mois seulement avant l’échéance électorale. Comment un candidat, jusque-là connu pour être un entrepreneur à succès, a-t-il pu l’emporter de manière aussi inattendue ? Peut-être parce qu’il est le produit typique d’un pays qui n’a toujours pas décidé des rapports qu’il veut entretenir avec la politique, l’État, les droits sociaux ou encore la justice. Une victoire écrasante et bienvenue en tout cas, pour le nouveau « PDG de l’Italie ».
Dans cette nouvelle figure de Berlusconi, impossible de distinguer l’entrepreneur (celui qui assure la production de plus-value), le patron des médias (celui qui produit l’opinion publique) et l’homme politique (celui qui organise l’espace public). Son triomphe électoral, il ne le doit pas seulement à l’aura que lui confère son titre de propriétaire de réseaux de télévision. S’il a pu appliquer les techniques de conquête commerciale dans le champ politique, c’est parce qu’il incarne le modèle de l’entreprise triomphante contre l’État en crise. Il est assurément à l’origine du parti-entreprise, même s’il ne reste que quelques mois au pouvoir. Son premier gouvernement, en effet, ne dure que deux cent vingt-six jours. L’alliance va rapidement se déliter sous l’effet des réformes libérales que Berlusconi veut mener au pas de charge, et des fortes réactions populaires qu’elles suscitent.
Il ne fera son retour en politique qu’en mai 2001, après sa victoire aux législatives. Investi de la présidence du Conseil, Silvio Berlusconi reviendra sur la scène internationale plus structuré et plus organisé. Il n’est plus cet aventurier politique richissime dont on regardait la candidature avec une condescendance teintée de mépris. Il a observé et retenu.
De nouveau au pouvoir, le Condottiere (le meneur) manifeste plus que jamais son ambition de réaliser l’État fort, de mettre en place un régime bonapartiste. Cette façon de gouverner n’est pas du goût de tous. Ses adversaires lui reprochent non seulement d’être assoiffé de pouvoir, mais aussi de vouloir instrumentaliser l’État à son profit, en faisant régulièrement voter par ses parlementaires des lois qui lui confèrent une immunité contre les procès dont on l’accable. Ainsi en dix ans de procédures a-t-il échappé à toutes les sanctions judiciaires. Le 11 décembre, il était encore relaxé d’une accusation de corruption de magistrats. S’il a évité huit ans de prison, la condamnation à neuf ans de réclusion criminelle, pour association mafieuse, prononcée contre son bras droit, le sénateur Marcello Dell’Utri, lui a porté un rude coup.
Une contradiction entache sa crédibilité politique : il est non seulement le chef du gouvernement de son pays, mais aussi l’homme le plus riche d’Italie, avec un patrimoine que le magazine Forbes estime à 5,5 milliards d’euros. Quatorzième fortune de la planète, Berlusconi règne avec Fininvest (qui comporte aujourd’hui quelque 150 entreprises) sur un véritable empire. Et, chose étonnante, il n’apparaît dans aucun organigramme de ses propriétés dont la gestion est confiée à sa famille et à ses proches. Lui se contente de la présidence du Milan AC, équipe de football phare de l’Italie.
Un choix loin d’être anodin, qui lui permet de régler la question du conflit d’intérêts dont on l’accuse depuis qu’il est au gouvernement. Absent des organigrammes, il peut ainsi répondre qu’il n’y a plus de conflit d’intérêts, puisqu’il n’en assure plus la gestion directe…
Parce qu’il cumule empire médiatique et pouvoir politique, il est également perçu comme une menace potentielle pour la liberté d’expression. Car en se voulant le PDG de l’Italie, il semblerait que Berlusconi prétende à une mainmise à la fois sur le pays et sur ses habitants. Un peu à la manière d’un patron autocrate qui punit ses employés dissipés à coups de mises à pied. Gare aux magistrats, journalistes ou intellectuels qui lui opposent trop de résistance, le Cavaliere exerce une redoutable pression sur eux. Lorsque Panorama, hebdomadaire de l’empire Berlusconi et puissant véhicule de la propagande berlusconienne, ne discrédite pas les personnalités publiques qui s’élèvent contre lui, c’est le limogeage qui les menace. En tant que président du Conseil, Berlusconi a également une capacité considérable sur la RAI, la télévision publique italienne. Il peut donc détruire la carrière de ceux qui le défient.
Enzo Biagi en sait quelque chose. Ce journaliste de 82 ans, respecté par toute la profession, a fait les frais de la colère du Cavaliere. Son crime ? Avoir invité le 13 mai 2001, à la veille des élections législatives, le comédien Roberto Benigni, personnalité de gauche qui s’est livrée à une satire du candidat Berlusconi. Accusée par ce dernier d’avoir délibérément cherché à détourner le vote des électeurs, « Il fatto », l’émission très regardée de Biagi, et ce depuis 1995, disparaît de la grille des programmes en juin 2002. Un autre journaliste de la RAI, Michele Santoro, subira le même sort pour avoir ouvertement critiqué Berlusconi dans ses émissions.
Une telle concentration de pouvoirs attise assurément les passions, et peu de personnages publics, en Europe, suscitent autant de réactions contrastées que Berlusconi. Le Cavaliere ne laisse personne indifférent. Que ce soit dans ses affaires, souvent en marge de la légalité, ou en politique internationale, où il fait figure d’élève dissident. N’a-t-il pas, l’année dernière, fait trembler l’Union européenne pendant les six mois où l’Italie en a assuré la présidence ? Car, outre une façon de penser souvent simpliste et un sens de la formule un peu primaire, Berlusconi semble totalement étranger aux rites et au langage de l’establishment. De son passé de vendeur ambulant, il a gardé une certaine familiarité, un parler de marchand de tapis et une propension aux accolades. Personne n’ignore son penchant pour les blagues douteuses, les dérapages verbaux ou les gestes facétieux. On se souvient qu’il a traité un eurodéputé allemand de « kapo » et fait les cornes au chef de la diplomatie portugaise lors d’un Conseil européen.
Le principal intéressé ne s’émeut guère de ces critiques, lui qui, ne perdant jamais de vue ses intérêts, surfe tour à tour sur la vague de l’opportunisme et sur celle de l’ambivalence.
Ainsi, au moment de la guerre en Irak, il soutient Washington tout en veillant à garder une certaine distance avec le trio Bush-Blair-Aznar. Et pas seulement à cause des pressions exercées par le Vatican. Berlusconi ne veut ni se compromettre, ni se mettre à dos l’opinion publique dont les manifestations pacifistes se multiplient. Et c’est cette duplicité savamment étudiée qui est à l’origine de ses succès et de sa popularité : il s’érige tout à la fois en symbole de la réussite, parangon d’une certaine modernité, outsider face aux notables et défenseur de la tradition, invoquant sans cesse la religion, la famille et la morale la plus conformiste. « Berlusconi est Pirandello, Berlusconi est tout ce que tu veux qu’il soit », rapporte Luigi Crespi, un de ses proches collaborateurs.
Le Cavaliere serait-il donc interchangeable à volonté ? Il faut croire que oui, car il lui arrive de se comporter comme une rock star à ses moments perdus. N’a-t-il pas paradé cet été en Sardaigne, le crâne ceint d’un bandana, suscitant les quolibets de ceux qui l’accusent d’avoir transformé la péninsule en république bananière ? Ne s’est-il pas offert dans la même Sardaigne une résidence digne d’un acteur d’Hollywood ?
Celui que ses compatriotes appellent César a fait de la villa Certosa, un palais aussi fastueux que secret, sa résidence préférée. La propriété, plus vaste que l’État du Vatican, est comparée à la légendaire Domus Jovis de Capri, depuis laquelle l’empereur Tibère gouverna Rome… Tout un symbole. Blair et Poutine, invités à séjourner dans cette demeure de monarque, ont pu admirer les hectares de gazon anglais, les cloîtres, les piscines couvertes, l’héliport, le faux théâtre grec en granit, les cinq piscines de thalassothérapie… Berlusconi, milliardaire et homme politique, peaufine avec soin son image de star.
En janvier, après une absence de plusieurs semaines, il apparaît délesté de onze kilos et le visage lisse (comme il se doit dans le show business). « Une petite révision », concède-t-il à la presse. Officiellement, il s’est absenté pour un lifting facial destiné à rajeunir son image politique. À l’époque pourtant, certains murmurent que la disparition du Cavaliere cache une aggravation de son état de santé. Le cancer de la prostate dont il souffre n’aurait pas été « miraculeusement guéri », comme il le prétend…
Cancer ou ravalement de façade ? Nul ne connaîtra le fin mot de l’histoire, car il observe la plus grande discrétion sur sa vie privée dont on n’a que quelques aperçus : levé à 7 h 15, il ne se couche jamais avant 2 h 30 ; il affectionne le vélo d’appartement qu’il pratique dans sa chambre ; il court une heure et demie tous les dimanches et passe un coup de fil quotidien à sa mère et à ses enfants. Sa seconde femme, la très belle et très discrète Veronica, une ancienne comédienne de vingt ans sa cadette, rencontrée en 1980 et épousée onze années plus tard, est aux antipodes de la first lady. Ensemble, ils ont eu trois enfants : Barbara, 20 ans, Eleonora, 18 ans, et Luigi, 16 ans.
Veronica Berlusconi, qui n’a jamais voulu jouer les premières dames, affiche ouvertement ses idées politiques. Plutôt marquée à gauche, celle qui avoue avoir voté pour les socialistes ou les radicaux et jamais pour le parti de Berlusconi se montre rarement au côté d’un époux qu’elle qualifie d’autoritaire : « Souris ! Salue ! Serre des mains ! » lui ordonne-t-il à chaque apparition publique, comme elle le raconte dans sa biographie, Tendenza Veronica (éditions Rizzoli), sortie cet été en Italie. Elle n’y fait par ailleurs aucune déclaration fracassante. Tout juste consent-elle à révéler la passion de son mari pour les bustes de Napoléon, qu’il collectionne.
Quoi de plus normal pour cet homme qui vit dans la démesure ? Sa villa d’Arcore, une splendide demeure du XVIe siècle au nord de Milan, compte 148 pièces. Cette maison historique qui appartenait à un membre de la noblesse lombarde, Berlusconi l’a acquise en 1973 dans des conditions suspectes. Après une tragédie familiale, l’unique héritière, la comtesse Anna Maria Casati Stampa di Soncino, une orpheline de 12 ans, accepte de la lui céder à un prix dérisoire, grâce à une transaction négociée par l’avocat Cesare Previti, tuteur légal de la fillette et associé du Cavaliere. La demeure est vendue 500 millions de lires, soit le prix d’un bon appartement situé au centre de Milan. L’acquéreur empoche en prime une considérable collection de peintures et des centaines d’hectares de terrain.
Et ce n’est pas la seule zone d’ombre dans la vie du Condottiere dont le passé reste constellé de trous noirs. Le businessman n’a jamais vraiment justifié les énormes sommes d’argent qui lui ont permis de lancer, au milieu des années 1960, Milano 2, son énorme complexe résidentiel doté de magasins, d’écoles et de clubs de sport. C’est dès ce moment, en tout cas, que Silvio Berlusconi est associé à la mafia.
Car si le financement de son premier pâté d’immeubles a via Alciati provenait de sources claires et visibles, ceux de Milano 2 et de l’ultérieur Milano 3 disparaissaient dans un enchevêtrement de propriétaires purement nominaux, de sociétés offshore et d’établissements financiers chinois. Dès octobre 1968, il fonde « Edilnord Centri Residenziali Sas », une société dont le capital provient d’une mystérieuse entreprise de Lugano, Aktien, fondée elle aussi par de mystérieux investisseurs. À partir de ce moment, le nom de Berlusconi disparaît, couvert par toute une série de sigles et de prête-noms. Il ne réapparaîtra que sept ans après, en 1975. Pendant cette période, des dizaines de sociétés, dont les titulaires sont des parents ou de simples figurants, et qui sont elles-mêmes contrôlées par d’autres sociétés dont on ignore les véritables dirigeants, voient le jour. Pourquoi tant de mystères ? Nul ne le sait. Dans Silvio Berlusconi, Television, Power and Patrimony (éditions Verso), l’écrivain Paul Ginsborg, s’interrogeant sur l’origine de cet argent, évoque des sources hautement suspectes, illégalement sorties d’Italie, et ayant transité par des banques suisses avant d’être recyclées.
Aux yeux de ses ennemis, un autre fait prouverait que Berlusconi a bénéficié du concours de la mafia pour édifier son empire : l’établissement qui lui a avancé son premier capital pour construire des immeubles, c’est la banque Rasini où était employé son père. Or celle-ci est connue pour abriter les comptes courants des mafieux et des narcotrafiquants siciliens. D’autres racontent que c’est son inscription à la loge maçonnique occulte Propaganda 2 qui lui aurait permis de bénéficier de crédits au-delà de toute normalité de la part des banques Monte dei Paschi et BNL, dont certains hommes clés sont eux-mêmes membres de la loge.
Douteuse, sa fortune est aussi considérable. Que lui reste-t-il à s’acheter, lui qui peut tout s’offrir ? Peut-être un parcours politique irréprochable. Car le bilan de celui qui proclame « Je suis entré en politique pour sauver l’Italie », trois ans après son retour au pouvoir, n’est pas aussi reluisant qu’il l’aurait souhaité. L’économie italienne, discréditée par le scandale du groupe agroalimentaire Parmalat, est chancelante. La crédibilité internationale du pays a souffert d’une présidence de l’Union européenne émaillée par ses gaffes.
Si le bilan de l’homme politique n’a pas été concluant, pour l’homme d’affaires, l’année 2003 aura été celle de tous les succès. Fininvest, son holding, a gagné 1,7 milliard d’euros en Bourse, soit une progression de 28 % par rapport à l’année précédente. La valeur des sociétés qu’il contrôle directement (Mediaset, Mediolanum, Mondadori) est passée de 5,96 milliards d’euros à 7,71 milliards, confirmant sa première place au palmarès des plus grandes fortunes de la péninsule. Alors, devant tant de succès, ses électeurs peuvent garder l’espoir que l’homme le plus riche d’Italie finira par réussir aussi bien en politique que dans les affaires.