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Cet article est issu du dossier «Tunisie : les affaires Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi relancées»

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Politique

Tunisie : ces affaires judiciaires qui rattrapent Ennahdha

Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahdha, lors d'une conférence de presse en 2012.

Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahdha, lors d'une conférence de presse en 2012. © Hassene Dridi/AP/SIPA

À un an des élections générales de 2019, les alliances politiques volent en éclat, et avec elles l’omerta sur des affaires sensibles et gênantes pour le mouvement Ennahdha. Jeune Afrique fait le point sur les principaux dossiers dans lesquels le parti islamiste est mis en cause.

Le temps des dossiers chauds semble avoir pris le pas sur la politique. Le 2 octobre 2018, le comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, leaders de gauche assassinés en 2013, a révélé l’existence d’un espace au ministère de l’Intérieur, qu’il désigne par le vocable de « chambre noire », où sont entreposés des documents qui n’ont pas été transmis à la justice. Depuis, les rebondissements s’enchaînent, mettant à jour des secrets mal gardés.

  • Assassinats politiques

Les dossiers de Chokri Belaïd, abattu le 6 février 2013, et de Mohamed Brahmi, assassiné le 25 juillet 2013, sont toujours d’actualité. La dynamique des assassinats a été retracée, l’identification des exécutants aussi. Certains sont en prison ; d’autres, comme Kamel Gadhgadhi, qui a tiré sur Chokri Belaïd, ont été abattus lors de leur arrestation.


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Mais cinq ans plus tard, la justice n’a pas remonté les filières pour établir qui étaient les commanditaires et les motifs de ces homicides. Le comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi dénonce des crimes d’État, poursuit les enquêtes et soulève plusieurs questions sur la conduite des instructions. Faire la lumière sur ces deux assassinats était une promesse électorale formulée en 2015 par Béji Caïd Essebsi, actuel président de la République.

  • L’affaire Mustapha Kheder

Arrêté le 19 décembre 2013, Mustapha Kheder purge une peine de huit ans de prison pour détournement et destruction de documents officiels. L’affaire aurait été oubliée si la défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi n’avait pas découvert, au cours de ses investigations, des écrits et des enregistrements indiquant les liens de cet homme de l’ombre du mouvement Ennahdha avec les réseaux salafistes d’Ansar Charia, qui ont orchestré les assassinats.


>>> À LIRE – Tunisie : le comité de défense Belaïd-Brahmi confirme l’existence d’une « chambre noire » à l’Intérieur


Étouffé, le dossier de Mustapha Kheder montre que sur 14 boîtes d’archives récupérées par le ministère de l’Intérieur, seules quatre sont parvenues au juge d’instruction – le reste ayant été archivé dans la fameuse « chambre noire » du ministère de l’Intérieur, à laquelle nul n’a accès.

  • L’organe sécuritaire secret d’Ennahdha

Réunis par le comité de défense, des documents épars entre différents dossiers d’instruction, notamment ceux de Mustapha Kheder et Fathi Dammak, homme d’affaires condamné pour avoir voulu acheter des armes en 2013, dévoilent l’existence d’un organe sécuritaire secret en lien avec Ennahdha. Il effectuait des opérations de renseignement occultes mais très poussées. Une sorte de police parallèle à la solde d’Ennahdha qui, de 2012 à 2013, a mené la troïka gouvernementale et tenu les portefeuilles de l’Intérieur et de la Justice, que le parti à la colombe est soupçonné d’avoir « infiltré » à travers une série de nominations.

Les ministères de l’Intérieur et de la Justice dans le collimateur

Les avocats de la défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi dénoncent également les incohérences – voire la mauvaise volonté – de la justice, qui n’a pas voulu traiter les dossiers d’assassinats dans une même affaire, et qui n’a pas jugé bon de diligenter des enquêtes sur l’existence d’une organisation sécuritaire parallèle attestée par divers témoignages.

Ennahdha en guerre contre le CNS

La plupart des dirigeants d’Ennahdha ont violemment protesté contre l’intervention du Conseil national de sécurité (CNS), qui a pour mission de sauvegarder la sécurité intérieure et extérieure de l’État. Ils estiment que le président de la République, en saisissant le CNS qu’il préside, sort de ses prérogatives et s’ingère dans la justice en évoquant l’affaire de l’organisme secret.

Il est pourtant avancé que Béji Caïd Essebsi lui-même était en 2013 objet d’une étroite surveillance. Mercredi 28 novembre, le CNS a estimé que son champ d’action couvre cette affaire qui relève de la sécurité nationale.

Certains font remarquer que ces affaires éclatent, étrangement, au moment où Ennahdha a rompu son alliance gouvernementale avec Nidaa

Certains font remarquer que ces affaires éclatent, étrangement, au moment où Ennahdha a rompu son alliance gouvernementale avec Nidaa Tounes. Mais le parti de Rached Ghannouchi, qui a toujours rejeté toute responsabilité politique dans les assassinats de Belaïd et Brahmi, doit aujourd’hui faire face à ces nouveaux indices et témoignages.

Chahed réticent

Le parquet n’a encore diligenté aucune enquête au sujet de cet organisme occulte. Selon des indiscrétions, le chef du gouvernement, qui siège au CNS au même titre que les ministres des Affaires étrangères, de la Défense, de l’Intérieur, le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le secrétaire d’État chargé de la sûreté nationale, le chef d’état-major des armées et le directeur général de la sécurité militaire, a été récalcitrant à créer une commission à ce sujet.

L’autre recours serait d’intenter une action en justice, comme le souhaite l’avocat Ali Kalthoum, qui envisage de demander rien de moins que l’application de l’article 7 de la loi anti-terroriste pour dissoudre la formation islamiste.

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