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Jean-Philippe Stijns (BEI) : « L’intensification de la concurrence a poussé les banques à prendre plus de risques »

Jean-Philippe Stijns (BEI) © DR

Si la bancarisation des individus et les prêts aux PME augmentent sur le continent, le dernier rapport de la Banque européenne d'investissement constate aussi un tassement du crédit accordé au secteur privé.

Économiste senior à la Banque européenne d’investissement, Jean-Philippe Stijns est l’un des auteurs du nouveau rapport sur le secteur bancaire en Afrique, De l’inclusion financière à la stabilité financière, publié fin novembre. Il a accepté d’en discuter les principales conclusions avec Jeune Afrique. 

Jeune Afrique : Le rapport 2018 de la BEI sur le secteur bancaire africain pointe une « interruption du processus d’approfondissement financier » au sud du Sahara. De quoi s’agit-il ?

Jean-Philippe Stijns : Il s’agit du tassement du crédit accordé au secteur privé, en proportion du produit intérieur brut (PIB). Certes, tous les pays et tous les marchés africains ne sont pas affectés de la même manière, mais dans l’ensemble, la valeur médiane n’a pas bougé depuis 2016 et c’est ce qui nous inquiète.

Les raisons conjoncturelles sont la chute des prix du pétrole et le ralentissement économiques dans plusieurs pays tels que le Nigeria, le Ghana, l’Angola ou encore le Congo-Brazzaville. La baisse du prix du baril affecte les banques de deux façons. D’abord de façon directe, car les  entreprises du secteur pétrolier auxquelles les banques ont accordé des prêts ont du mal à les rembourser, ce qui se traduit mécaniquement par une hausse des créances douteuses. Mais elles sont aussi touchées de manière indirecte, quand l’État et les entreprises publiques, dont le budget est en berne du fait de la chute des revenus pétroliers, enregistrent des retards de paiement.

Timidement mais inexorablement, les banques africaines vont davantage vers les PME

Vous notez également une montée des créances douteuses en proportion des prêts des banques d’Afrique subsaharienne. Comment l’analysez-vous ?

La hausse des prêts non performants précède la crise pétrolière et a probablement des composantes structurelles. Parmi les hypothèses crédibles, qui sont en ligne avec notre enquête auprès des dirigeants de banques de la région, il faut signaler l’intensification de la concurrence sur les marchés bancaires. Elle a poussé les banques à sortir de leurs zones de confort et à aller vers des intermédiaires plus risqués, tels que les PME. C’est une bonne chose, mais elles restent des acteurs plus risqués que les grandes entreprises nationales ou locales.

Timidement mais inexorablement, les banques africaines vont davantage vers les PME. On l’observe depuis le début de notre enquête, il y a quatre ans. Parmi les groupes bancaires faisant l’objet de l’enquête pour le rapport 2018, 60 % disent désormais cibler les PME sur le long terme. Environ 30 % des groupes accordent la priorité aux particuliers (contre 8 % en 2016). Il n’est pas surprenant de constater que le taux d’impayés augmente de manière structurelle. Les rendements des PME étant plus élevés, c’est un jeu d’équilibre.

Vous identifiez une progression de la bancarisation des individus. Est-ce dû au mobile money ?

On constate, en analysant les données Findev de la Banque mondiale, que le mobile money a cessé d’être un phénomène principalement est-africain. C’est partout que cette technologie aide à l’inclusion financière. Mais ce n’est que la moitié de l’histoire.

Si l’on analyse l’approfondissement de l’inclusion financière, une moitié provient du mobile banking, l’autre moitié de la bancarisation traditionnelle. Les deux formes progressent, parfois en raison des partenariats qui s’instaurent entre les opérateurs télécoms et les banques traditionnelles. Mais du côté des banques traditionnelles, il y a aussi de nouveaux outils en termes d’e-banking qui permettent de diminuer les coûts d’intermédiation bancaire.


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Enfin, l’intensification de la concurrence entre les banques pour recueillir les dépôts participe également à la hausse du nombre de particuliers avec des comptes bancaires.

Les deux évolutions vont-elles de pair ?

Oui : si les banques africaines veulent aller plus loin en termes de financement des PME, elles auront besoin de ressources en monnaie locale et les dépôts des individus en sont une source « naturelle ». Le problème est que pour prêter aux PME de manière productive, avec une maturité de moyen terme (trois, quatre ou cinq ans) adaptée, alors que les dépôts sont au mieux à un an, est très difficile. C’est là que peuvent intervenir les ressources de la Banque européenne d’investissement.

Le but n’est pas nécessairement de faire un copier-coller des protocoles des banques des pays européens ou nord-américains

Le rapport encourage les banques à renforcer leurs mécanismes de contrôle de risque, c’est aussi ce que les autorités de régulation sont en train de mettre en place dans la région. Les seuils réglementaires de capitalisation sont en train d’être relevés, la surveillance du portefeuille des banques s’est renforcée d’année en année, vers un contrôle plus rigoureux du bilan des banques.


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Les groupes bancaires interrogés pour le rapport 2018 déclarent que leurs principaux besoins en matière d’assistance technique sont liés à la gestion du risque de crédit (37 %) et au suivi du crédit (21 %). Des résultats en phase avec la hausse de la priorité accordée aux PME et à des prêts non productifs en hausse.

Votre rapport évoque la mise en conformité des banques africaines avec la réglementation financière de Bâle II et Bâle III. Cela se fait-il trop lentement ?

Je pense qu’elle se fait à un rythme normal. Cela ne peut pas se faire du jour au lendemain et requiert des investissements significatifs en termes de systèmes informatiques, de refonte des process de contrôle de risque et de la gouvernement managériale des banques. 

Il faut également considérer que le but n’est pas nécessairement de faire un copier-coller des protocoles des banques des pays européens ou nord-américains.

Il va falloir choisir les éléments de Bâle II et surtout Bâle III qui sont appropriés au stade de développement des marchés bancaires africains. Sinon, on pourrait avoir l’effet pervers d’empêcher ou de ralentir les progrès du secteur bancaire en lui imposant des coûts sans intérêts par rapport aux véritables facteurs de risques en Afrique subsaharienne.

Mais il y a toujours eu un débat parmi les experts, entre ceux de l’école disons FMI, pour lesquels il faut simplement appliquer dans l’ordre Bâle I, Bâle II puis Bâle III, et les autres, notamment du côté de la coopération allemande, qui recommandent une approche plus sélective.

Quelle est la position de la BEI ?

Nous n’avons pas de position. Ce n’est pas un débat facile à résoudre, d’autant plus qu’il peut être contextuel. L’Afrique du Sud est déjà à Bâle III. Le Kenya et le Nigeria, qui ont l’ambition d’établir un marché des capitaux compétitif, auraient peut-être intérêt à y aller assez rapidement aussi. On ne peut pas dire la même chose de marchés plus étroits et moins avancés, pour lesquels l’imposition de certains éléments de Bâle III pourrait être très coûteux. Je pense qu’il serait maladroit de traiter tous les marchés bancaires du continent avec le même propos.


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Vous évoquez aussi un effet d’éviction au détriment du secteur privé, l’augmentation de la dette publique se produisant souvent en même temps qu’une diminution du crédit au secteur privé. Quels sont les pays africains les plus affectés ?

En 2017, les pays présentant les indices d’ « effet d’éviction » les plus élevés étaient le Ghana et la Tanzanie (0,75), suivis par le Niger (0,69), le Kenya et le Bénin (0,65), le Maroc et la Zambie (0,63), pour une moyenne de 0,5 à travers l’ensemble du continent. Il est anticipé en hausse à 0,53 en moyenne en Afrique pour l’année 2018.

Comment y remédier ?

D’une part, il y a un besoin de maîtriser la dépense publique. Évidemment, pendant une période de crise, il est compréhensible de lâcher les rênes. Mais il faut ensuite rétablir un équilibre budgétaire plus soutenable à moyen et long terme. Il reste encore à voir dans certains pays de la région si les gouvernements ont la détermination nécessaire pour y parvenir.

D’autre part, l’agenda du renforcement de la politique fiscale en Afrique n’est pas clôturé. La collecte fiscale en pourcentage du PIB est en progression depuis plusieurs années dans la région, mais il y a encore des progrès à faire.

Enfin, il y a un besoin grandissant de donner des priorités plus rigoureuses dans la dépense publique courante comme dans la dépense en investissement et de privilégier les projets plutôt concessionnels et ceux à haut impact sur la croissance et le développement.

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