Politique

[Tribune] Il est regrettable que l’Afrique institutionnelle honore peu la mémoire de Fidel Castro

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Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Cameroun.

Un enfant tenant un ouvrage en zoulou sur Fidel Castro, à l'occasion d'un hommage organisé à Johannesburg le 30 novembre 2016. © Themba Hadebe/AP/SIPA

Deux ans après la mort du leader charismatique de la révolution cubaine, l'auteur revient sur son influence en Afrique, que ce soit à travers ses interventions militaires ou son message d'unité face à l'impérialisme et aux défis communs du continent.

Le 25 avril 1974, la Révolution des œillets mit un terme à la dictature salazariste et entraîna l’effondrement de l’empire portugais. Après des années de lutte acharnée, les colonies portugaises (Cap Vert, Sao Tome et Principe, la Guinée Bissau, le Mozambique, l’Angola) accédèrent enfin à l’indépendance. En vue de constituer l’armée du nouvel État angolais, Agostinho Neto, président du MPLA (mouvement de libération angolais), avait sollicité l’appui de Cuba, qui avait dépêché 480 instructeurs militaires sur place.


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Dans le même temps, et dans le plus grand secret, les États-Unis s’allièrent à l’Afrique du Sud de l’apartheid et au régime corrompu et autocratique de Mobutu dans le but d’envahir l’Angola, avant la proclamation formelle de l’indépendance du pays prévue le 11 novembre 1975, afin d’y installer un régime favorable aux intérêts commerciaux et stratégiques américains. Mi-octobre 1975, des troupes de l’armée sud-africaine pénétrèrent en Angola par la frontière sud, tandis que l’armée de Mobutu, appuyée par des troupes de mercenaires, entra dans le pays par le Nord.

Pour la première fois, le sang des Cubains se mêla à celui des Angolais pour nourrir la liberté de cette terre qui avait tant souffert

Bien que sous-équipés, les instructeurs cubains prirent part à la défense de la souveraineté de l’Angola. Huit d’entre eux furent tués et sept blessés. Ainsi que le raconte Castro au journaliste Ignacio Ramonet, dans un livre d’entretien paru en 2006, « pour la première fois, dans cette région éloignée du continent africain, le sang des Cubains se mêla à celui des Angolais pour nourrir la liberté de cette terre qui avait tant souffert ».

Succès cubain en Angola

Après cette première confrontation, et avec l’accord d’Agostinho Neto, le leader cubain lança « l’Opération Carlota », du nom de « la plus juste, longue, massive campagne militaire internationaliste de l’histoire de notre pays », pour venir en aide à « nos instructeurs » et défendre le « sacrifice des soldats angolais », qui avaient mené « plus de 20 ans d’une lutte héroïque ».


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L’opération Carlota fut un succès. Dès 1976, l’armée cubaine commença à se retirer de l’Angola. En 1977, Fidel Castro visita le pays. Mais en 1987, après une nouvelle tentative d’invasion par l’armée sud-africaine, toujours soutenue par les États-Unis, Cuba fut de nouveau appelé à l’aide et envoya 55 000 soldats. Ces derniers arrêtèrent l’avancée des envahisseurs sud-africains, notamment lors de l’emblématique bataille de Cuito Cuanavale (qui dura six mois et coûta au moins 10 000 vies cubaines).

L’Afrique du Sud fut contrainte de rejoindre la table des négociations. En contrepartie de son retrait de l’Angola, Cuba exigea et obtint l’indépendance de la Namibie (en mars 1990). Les derniers soldats cubains quittèrent l’Angola, qu’ils avaient définitivement libérée, en mai 1991, bouclant ainsi seize ans d’un compagnonnage sans pareil dans l’histoire récente des relations internationales.

Tentatives d’embrasement continental

La défaite infligée par Cuba au fascisme sud-africain précipita la fin de l’apartheid. Mais le rôle de Cuba en Afrique va au-delà du cas emblématique de l’Angola. Le pays a soutenu les efforts des combattants de la liberté au Zimbabwe. Sa solidarité s’est encore manifestée au Congo-Brazzaville en 1965, au bénéfice du gouvernement nationaliste d’Alphonse Massamba-Débat, au Congo-Kinshasa (via Che Guevara) en appui à la guérilla de Laurent-Désiré Kabila, et même en Algérie au début des années 60 aux côtés des combattants du FLN.

Fidel Castro est l’architecte de cette épopée incroyable, qui en a fait l’un des grands artisans de la libération du continent du joug colonial. Il est d’ailleurs regrettable que l’Afrique institutionnelle honore peu sa mémoire. Mais au-delà, il faut s’interroger sur l’héritage du leader cubain pour les jeunes réformateurs africains. La solidarité manifestée par Cuba à l’endroit de l’Afrique était extraordinaire, car elle émanait d’un pays géographiquement éloigné du continent et assiégé politiquement, économiquement et militairement par les États-Unis.

Fidel Castro avait bien compris que face à un impérialisme qui ne connaissait pas de frontières, la résistance devait être internationale

Certes, la révolution cubaine avait besoin d’alliés et de partenaires pour contrer l’isolement imposé par les États-Unis. Mais surtout, Fidel Castro avait bien compris que face à un impérialisme qui ne connaissait pas de frontières, la résistance, pour être efficace, devait être internationale. C’est une leçon utile aujourd’hui. Oui, l’Afrique est diverse. Mais les défis auxquels sont confrontés les réformateurs africains sont souvent identiques.

Ici et là, il est question d’en finir avec des gouvernements corrompus et antidémocratiques. Ici et là, les questions de tribalisme, d’inclusion des minorités, de renforcement des États, se posent. Ici et là, on cherche les moyens d’une plus grande souveraineté. Ici et là, on veut en finir avec une pauvreté abjecte. Pourtant les espaces de coopération sont peu nombreux, les échanges limités, les solidarités faibles. Il faut construire des réseaux de résistance, tisser des liens, soutenir les efforts les uns des autres.

L’un des aspects les plus remarquables du soutien cubain aux mouvements de libération africain était son désintéressement. Cuba n’avait aucune visée commerciale. Sa révolution avait une dimension morale. Pour Castro comme pour ses camarades, certains combats se justifient en eux-mêmes : quoi qu’il arrive, il faut les mener. En assumant une dose d’idéalisme…

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