Diplomatie

Affaire Khashoggi : la visite de Mohamed Ben Salman à Tunis suscite l’indignation

Le prince héritier, Mohamed Ben Salman, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

L'annonce de la visite du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman, prévue le 27 novembre à Tunis, a provoqué une levée de boucliers au sein de la société civile.

Tunis, au siège du Syndicat national des journalistes professionnels (SNJT), lundi 26 novembre. Une affiche montrant Mohamed Ben Salman (MBS) couvre une partie de la façade de l’établissement. On y voit le prince héritier saoudien, de dos, une tronçonneuse à la main. « Non à la profanation de la Tunisie, terre révolutionnaire », peut-on lire au dessus de l’illustration. Quelques centaines de mètres plus loin, la devanture du siège de l’Association des femmes démocrates (ATFD), une autre affiche montre un homme vêtu d’un habit traditionnel saoudien maniant un fouet. En lettres rouges : « Nous ne souhaitons pas la bienvenue au fouetteur de femmes ».

Depuis l’annonce de la visite diplomatique du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman, prévue mardi 27 novembre dans le cadre d’une tournée dans six pays arabes (Émirats arabes unis, Bahreïn, Égypte, Tunisie, Mauritanie et Algérie), une partie de la société civile et de l’opposition tunisienne s’organise pour exprimer leur mécontentement. Un collectif de blogueurs, de journalistes et d’activistes ont chargé un collectif de cinquante avocats de porter plainte devant les tribunaux tunisiens pour s’opposer à cette visite.

Après l’affaire Khashoggi

Sur les réseaux sociaux, les internautes tunisiens ont réagi à la visite avec le hashtag « #LaAhlaWaLaSahlaBikaFiTounès » (« Tu n’es pas le bienvenu en Tunisie »). Des organisations, dont le SNJT, la Ligue des droits de l’homme ou encore l’ATFD ont appelé à manifester contre sa venue, lundi après-midi dans le centre de Tunis. D’autres, comme l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET) de Sfax, ont appelé à manifester à Tunis et à Sfax mardi matin.

Une indignation qui trouve ses origines dans l’affaire Khashoggi, journaliste saoudien opposant au régime, qui a été tué dans des conditions obscures au consulat saoudien d’Istanbul. Si l’enquête est encore en cours, la thèse d’une responsabilité du royaume saoudien dans le meurtre du journaliste est largement soutenue.


>>> À LIRE – Affaire Khashoggi : l’onde de choc


Le timing de la tournée diplomatique n’est toutefois pas surprenant, selon Didier Billion, chercheur spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : « Le dirigeant saoudien a obtenu mardi dernier [le 20 novembre, ndlr] le soutien de Donald Trump. L’Union européenne n’a pas non plus mis des sanctions à exécution. De plus, des sources proches du palais rapportent que son père [le roi Salman, ndlr] aurait réaffirmé son appui à la succession de MBS au trône », explique le spécialiste. « C’est donc désormais au niveau local que la reprise de la course au leadership doit se jouer. »

Une « volonté de se constituer des réseaux d’allégeance »

Dans une lettre ouverte au président de la République, Béji Caïd Essebsi, le SNJT critique le positionnement de la diplomatie tunisienne vis-à-vis de l’Arabie saoudite. Le syndicat revient notamment sur la position confuse du ministre des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, lors d’une conférence de presse commune avec son homologue français, le 22 octobre. Celui-ci avait timidement condamné le meurtre du journaliste, tout en appelant « à ce que cette affaire ne constitue pas une occasion pour déstabiliser le royaume ». Une déclaration jugée « honteuse » par le syndicat, et « incohérente vu le contexte de transition démocratique que vit actuellement la Tunisie ».

Le SNJT dénonce aussi les exercices militaires aériens menés en coopération entre la Tunisie et l’Arabie saoudite depuis le 8 octobre dernier, dans le cadre de l’Alliance militaire islamique, une coalition de pays musulmans mise sur pied par Riyad en 2015 pour « combattre le terrorisme ».

« Cette coopération est avant tout un effet d’affichage, car l’Arabie saoudite est incapable d’avoir une fonction d’encadrement militaire », avance Didier Billion. « Depuis le printemps arabe de 2011, les Saoudiens poursuivent par tous les moyens cette volonté de se constituer des réseaux d’allégeance ou, à défaut, de neutralité bienveillante. Pour ne pas être isolés, ils emploient une palette de méthodes variées incluant ce type d’alliance militaire. »


>>> À LIRE – Kamal Jendoubi : « Il y a une volonté claire de ne pas parler du Yémen »


Une coopération militaire que le syndicat juge irresponsable, « alors que la monarchie du Golfe est accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité au Yémen par des rapports onusiens », écrit le SNJT, qui rappelle également l’abstention de la Tunisie à l’ONU lors du vote sur la prolongation du mandat d’enquête sur les crimes commis au Yémen. Pourtant, « à la tête de cette Commission, c’est un Tunisien, Kamel Jendoubi, qui dirige les travaux », s’étonnent les journalistes.

Cette visite a été acceptée avec le réalisme d’un pays qui reconnaît ne pas avoir un large choix en matière de soutien financier

Soutien financier et relations bilatérales

Invitée sur la radio Shems FM, Saïda Garrache, la porte-parole de Béji Caïd Essebsi, a expliqué que la visite de Mohamed Ben Salman en Tunisie entrait dans le cadre d’une tournée de préparation pour le prochain sommet du G20, qui se tient du 30 novembre au 1er décembre en Argentine. Elle a cependant réitéré l’appel de la Tunisie à révéler la vérité sur le meurtre de Jamal Khashoggi.

Le chercheur Didier Billion, lui, ne croit pas à une visite de courtoisie. « Il y aura au cours de cette rencontre diplomatique des pressions financières. La Tunisie vit malheureusement une grave crise économique et le régime saoudien en profite sûrement pour obtenir le soutien des dirigeants », avance le chercheur. Pour le spécialiste, cette visite a été acceptée « avec le réalisme d’un pays qui reconnaît, à cause d’une aide occidentale trop faible, ne pas avoir un large choix en matière de soutien financier ».

Le 31 octobre, des responsables de Nidaa Tounes – dont Hafedh Caïd Essebsi, secrétaire général du parti et Slim Riahi, chef du bloc parlementaire -, avaient été reçus par l’ambassadeur d’Arabie saoudite à Tunis, Mohamed Ben Mahmoud Al Ali. La rencontre avaient alors permis d’évoquer « des moyens de renforcer les relations bilatérales entre les deux pays », selon l’Agence de presse saoudienne (SPA).

Une pétition signée en Algérie

À Alger, la contestation est moins visible. Une pétition exigeant l’annulation de la visite a cependant été signée par près de 1 900 personnes. Ses initiateurs dénoncent la guerre au Yémen et appellent « les autorités algériennes à ne pas convenir à des crimes non encore élucidés ».

Mais la visite divise la classe politique algérienne. Le président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), Abderrazak Makri, a notamment déclaré à la presse que cette visite ne serait pas bénéfique « pour l’image de l’Algérie ». Seddik Chihab, porte-parole de Rassemblement national démocratique (RND), parti du Premier ministre, a quant à lui souhaité « la bienvenue à son altesse le prince Mohamed Ben Salman », avant d’ajouter que ce dernier était en Algérie « dans sa deuxième patrie ». Mais la rencontre n’a, pour l’heure, pas été officiellement confirmée par les autorités.

Un boycott marocain ?

Au Maroc, où aucune visite n’a été annoncée, des médias locaux évoquent un refus du roi Mohammed VI d’accueillir le monarque pour des « raisons d’agenda ». Toujours selon la presse marocaine, le royaume aurait proposé que le prince héritier saoudien soit reçu par Moulay Rachid, le frère du roi, ce que MBS aurait refusé.

En juin dernier, le soutien de Riyad au trio nord-américain États-Unis-Mexique-Canada pour l’organisation du mondial 2026, au détriment du Maroc, n’avait pas été bien reçu à Rabat. L’annulation du traditionnel séjour estival à Tanger du roi Salman avait également confirmé le froid entre les deux pays. Quant-à la « neutralité constructive » du Maroc dans la crise du Qatar, elle n’a pas été du goût de l’Arabie saoudite. Et dans les semaines qui ont suivi l’affaire Khashoggi, le royaume n’a pas manifesté explicitement son soutien à l’Arabie saoudite.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte