Politique

[Tribune] Côte d’Ivoire : sortir de la spirale identitaire pour tisser une cohésion sociale durable

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Lagassane Ouattara est un professionnel de la Banque de développement. Diplômé de Sciences Po-Paris et de IE Business School (Espagne), il est également membre du think tank L’Afrique des Idées.

Des électeurs faisant la queue avant l'ouverture d'un bureau de vote lors des élections à Abidjan, en Côte d'Ivoire, le dimanche 25 octobre 2015. © Sevi Herve Gbekide/AP/SIPA

Face à la question de l’identité nationale en Côte d'Ivoire, relancée par les élections locales d'octobre dernier et la résurgence de concepts identitaires, le peuple doit exiger des hommes politiques des débats nobles devant rythmer la vie de toute une nation.

Partout dans le monde, les périodes électorales représentent un test de résilience de la cohésion nationale. Le 13 octobre 2018, la Côte d’Ivoire passait son énième test à travers les élections régionales et municipales qui se tenaient dans un contexte de recomposition du paysage politique. La performance de la Côte d’Ivoire durant ledit test aura été plutôt passable.

De fait, ces élections ont fait resurgir les vieux démons d’un concept identitaire, « l’ivoirité », qui a contribué au cours des dernières années à fragiliser l’unité nationale et précipiter le pays dans une crise sans précédent.


>>> À LIRE – L’ivoirité, ce vieux démon ressuscité


Deux concepts identitaires en confrontation

À l’occasion de ces élections locales, certains candidats ont été régulièrement renvoyés à leurs origines, comme pour leur signifier qu’ils n’auraient pas cocher toutes les cases pour mériter d’être ivoiriens. Fraîchement élu maire d’Azaguié (sud de la Côte d’Ivoire), l’ancien président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, dénonçait dans une vidéo publiée sur YouTube l’attitude de ses adversaires l’ayant traité d’étranger durant les joutes électorales.

Mi-août 2018, en prélude des élections, l’ancien ministre Lida Kouassi affirmait ne pas comprendre que des personnes soient « parachutées » dans des localités dont ils ne sont pas originaires pour y être élues. Dès l’annonce de ses ambitions politiques en 2016, le candidat Fabrice Sawegnon, qui concourait dans la commune du Plateau (Abidjan), s’est vu rappeler ses origines béninoises, conduisant ce dernier à se justifier en ces termes : « Je suis d’origine béninoise, j’assume. Je suis Ivoirien, j’assume. »

Le déroulement de ces élections aura clairement démontré que la cohésion sociale reste fragile

À l’ère des réseaux sociaux, cette tendance est devenue virale, aboutissant à un nouveau concept, « Ivoirien d’abord », qui rappelle étrangement son ancêtre mentionné plus haut. Si ce concept reste louable dans son esprit, le contexte dans lequel il apparaît suscite des interrogations. C’est pourquoi je m’aligne à la position de ceux qui, à ce concept, en opposent un autre, « la Côte d’Ivoire d’abord », qui privilégie la nation au-delà des individus. Le déroulement de ces élections aura clairement démontré que la cohésion sociale reste fragile.

Que le peuple impose leur agenda aux politiciens

Bien qu’étant un sujet crucial et omniprésent dans les débats publics partout dans le monde, la question de l’identité nationale peut produire un effet de massue si elle est maladroitement posée. C’est pourquoi, dans un pays où le principe d’État-nation reste à construire, ce débat doit être conduit avec maturité pour éviter d’entraver l’élan de réconciliation nationale.

Ces politiciens bâtissent leur crédibilité autour du discours de la division qu’ils entretiennent à souhait

En Côte d’Ivoire, le débat sur l’identité nationale a toujours été un fonds de commerce au service des ambitions des politiciens. D’un côté, les uns, s’arrogeant le rôle de porte-parole d’une frange de la population, se considèrent comme étant les « vrais » Ivoiriens, brandissant la menace de pseudos envahisseurs pour fédérer autour d’eux. En face, leurs challengers, agitant les fibres de la victimisation, parviennent à mobiliser aisément tous ceux qui sont potentiellement visés par l’autre camp.

Ainsi, ces politiciens bâtissent leur crédibilité autour du discours de la division qu’ils entretiennent à souhait. Disons que la tâche leur a également été facilitée par les citoyens qui renoncent à exiger une offre politique sérieuse adressant les problématiques réelles.

Le peuple doit exiger de ces derniers des débats nobles devant rythmer la vie de toute nation aspirant au développement

Il appartient donc au peuple d’en finir avec cette spirale négative en réfutant l’agenda électoral imposé par les techniciens de la politique, et exiger de ces derniers des débats nobles devant rythmer la vie de toute nation aspirant au développement.

La cohésion sociale est possible

L’année 2020 est celle de la prochaine élection présidentielle. 2020, c’est l’horizon que scrutent tous les Ivoiriens avec inquiétude et espoir. 2020, c’est aussi l’occasion de renouveler le personnel politique en fin de cycle. Le peuple de Côte d’Ivoire devrait saisir cette opportunité de recomposition de l’écosystème politique pour couper l’herbe sous le pied des futurs aspirants à la magistrature suprême et les pousser à proposer des projets de développement en phase avec les grands défis du moment.

La construction de la cohésion sociale est possible et indispensable

Ce n’est un secret de polichinelle pour personne que la diversité socioculturelle est une richesse. Celle-ci a été capitalisée par des pays comme Singapour pour se hisser au rang des plus grandes économies du monde en quelques décennies.

De plus, le Rwanda, régulièrement cité en exemple pour avoir surmonté ses divisions internes pour bâtir un pays prospère après une profonde crise identitaire, envoie un message clair à la Côte d’Ivoire. À savoir que non seulement la réalisation de la cohésion sociale n’est pas impossible, mais surtout, qu’elle est un préalable incontournable pour bâtir une nation stable et prospère.

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