Politique

Tunisie : « Ce qu’Ennahdha peut proposer de plus que les autres partis, c’est son identité religieuse »

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, dans son cabinet à Montplaisir, à Tunis, le 7 août 2012. © Ons Abid pour Jeune Afrique

Accusations envers d'ex-ministres, affirmation du poids d'Ennahdha au sein de l'exécutif, retour à un lexique religieux... Le discours de Rached Ghannouchi, prononcé le 17 novembre à l'Assemblée, a marqué un nouveau cap dans la rhétorique de son parti. Une sortie de route calculée ? Décryptage de Maryam Ben Salem, politologue.

Le discours de Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, prononcé le samedi 17 novembre lors d’une réunion de son parti à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), a fait couler beaucoup d’encre en Tunisie. Le chef du parti y qualifiait certains ministres limogés lors du dernier remaniement de « corrompus et incompétents ». Trois d’entre eux ont déjà annoncé leur intention de porter plainte.

Des accusations qu’il a semblé regretter trois jours plus tard. Le 20 novembre, le chef du parti a en effet présenté des excuses officielles dans un communiqué signé de son nom, et a certifié son estime pour les anciens membres du gouvernement et pour leur service rendu à la Tunisie.

Lors de son allocution annuelle, Rached Ghannouchi évoquait également un regain de pouvoir du parti, devenu selon lui « le parti fondamental » en Tunisie. Il avait notamment réitéré l’attachement inconditionnel du mouvement aux préceptes de l’islam et aux principes de la démocratie islamique. Une déclaration qui en surpris plus d’un, alors que le 10ème congrès d’Ennahdha avait acté une prise de distance avec le lexique religieux.

Maryam Ben Salem, politologue et spécialiste du mouvement d’Ennahdha, décrypte pour Jeune Afrique ce discours qui marque une rupture.

Jeune Afrique : Quel était, selon vous, le but de Rached Ghannouchi en accusant les anciens membres du gouvernement de corruption ?

Maryam Ben Salem : Très sincèrement, les motivations de cette déclaration restent très obscures. Je ne vois pas pourquoi Rached Ghannouchi s’est aventuré sur ce terrain très épineux. Il s’est d’ailleurs rapidement rétracté à travers le communiqué publié par le parti. La formation y affirme que les propos de Ghannouchi ont été sortis de leur contexte. Une pratique récurrente chez Ennahdha, qui emploie cette même justification dès qu’une déclaration est mal accueillie par la sphère publique.

En affirmant avoir eu son mot à dire lors du remaniement ministériel, que cherchait à prouver le chef d’Ennahdha ?

Ennahdha a toujours oscillé sur ce point en particulier. Lorsque cela les arrange, ils se proclament uniquement membres du gouvernement et disent ne pas porter la responsabilité de l’échec de l’exécutif, surtout à l’approche des élections. Lorsqu’ils veulent faire une démonstration de force, ils affirment jouer un rôle plus important à ce niveau-là.

Les propos de Rached Ghannouchi étaient adressés à certaines membres d’Ennahdha qui n’acceptent pas la position jugée trop conciliante par rapport à Nidaa Tounes. Certains estiment que le mouvement est trop en retrait et qu’il devrait s’affirmer davantage, notamment en demandant des choses en adéquation avec son poids politique.


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« Nous vivons dans une démocratie, aux spécificités islamiques et nahdhaouies », a également affirmé Rached Ghannouchi à l’ARP. De nombreux observateurs ont pointé un retour du discours religieux, délaissé depuis le congrès de 2016. Pourquoi ce retournement ?

Il faut d’abord comprendre que ce qui a été acté en 2016, ce n’est pas la séparation du religieux et du politique par le parti mais la spécialisation entre la prédication et l’action politique. En d’autres termes, depuis ce congrès, les militants d’Ennahdha qui veulent faire de l’action de prédication ou participer à des associations caritatives musulmanes peuvent le faire, ça ne limite en rien leur appartenance au mouvement mais ils n’ont pas le droit d’occuper des postes à responsabilité.

Le contexte politique actuel constitue l’occasion de reprendre un peu de sa cohérence idéologique

Inversement, ceux qui sont en poste ne peuvent faire des prêches dans des mosquées ou dans des associations. Il a fallu ensuite donner des gages de sincérité et donc éviter au maximum de parler de religion. Ils ont cherché par tous les moyens à présenter le parti comme un mouvement moderne et modéré, par exemple en proposant lors des élections municipales des candidats non membres d’Ennahdha et dont le profil ne correspondait pas à celui de l’islamiste classique.

Si le parti se défait de son identité religieuse, il en devient dilué

Le contexte politique actuel constitue l’occasion de reprendre un peu de sa cohérence idéologique. Les autres partis se sont fragilisés, c’est donc le moment pour eux de se réaffirmer idéologiquement et de séduire à nouveau une partie de l’électorat, mais aussi la base du parti, qui n’a jamais approuvé cet éloignement du discours religieux. Cette spécialisation avait fait perdre au mouvement sa particularité. Car au niveau de l’offre politique, ce qu’Ennahdha peut proposer de plus que les autres partis, c’est son identité religieuse. Si le parti se défait de celle-ci, il en devient dilué. Mais il n’est toutefois pas certain que Rached Ghannouchi maintienne ce discours si les réactions sont trop négatives.

Cette spécialisation était un moyen pour Ennahdha de se dédouaner

La spécialisation des membres d’Ennahdha était donc selon vous un choix forcé ?

En quelque sorte oui, Ennadha n’avait pas le choix. Elle devait d’abord le faire pour obtenir l’aval de la communauté internationale mais aussi parce que son expérience au sein de l’Assemblée constituante en 2011 et au sein du Parlement ensuite, l’y ont contraint. Les propositions de lois aux références religieuses faites par les députés du parti ont provoqué une levée de boucliers systématique de l’opposition et de virulentes critiques. Le parti islamiste a souvent été accusé d’instrumentaliser la religion. Cette spécialisation était un moyen pour Ennahdha de se dédouaner. Une manière de dire : « Nous séparons la prédication du politique pour qu’il n’y ait plus de confusion ». Celle-ci donne l’impression et la sensation que le parti a opté pour le sécularité mais ce n’est pas le cas du tout.

C’est d’ailleurs ce que m’ont confirmé des militants sur cette question. Ils disent clairement qu’Ennahdha n’a pas abandonné la religion, mais qu’elle l’approche autrement. Ils défendent que le contexte politique a changé. Ennahdha, à sa naissance dans les années 1980, avait pour objectif initial l’islamisation de la société et de l’État. Les militants que j’ai rencontré estiment que les Tunisiens deviennent de plus en plus religieux et qu’il n’y a donc plus besoin d’islamiser la société. Le travail a été fait. Pour ce qui est de l’État, ils estiment disposer de moyens légaux pour défendre l’islam. La religion n’est plus marginalisée ou encore menacée comme elle l’était sous Ben Ali. Selon eux, la démocratie met à leur disposition des moyens légaux pour protéger l’islam contre de potentiels attaques.

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