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Cet article est issu du dossier «La Tunisie face au terrorisme»

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Sécurité

Sécurité en Tunisie : « La vraie bataille se joue dans les domaines économique et social »

La foule après un attentat sur l'avenue Bourguiba à Tunis, lundi 29 octobre 2018. © DR

Depuis la révolution, la Tunisie tente de restructurer et d'équiper ses services de la Défense et de l'Intérieur, à grands renforts de partenariats internationaux. Une coopération dont se félicite l’ambassadeur de l’Union européenne à Tunis, Patrice Bergamini, pour qui le tout-sécuritaire ne doit toutefois pas être la seule réponse.

La Tunisie est le premier partenaire de l’Union européenne (UE) au sud de la Méditerranée. Elle y investit, entre autres, dans le domaine sécuritaire. Des mécanismes ont été renforcés en ce sens depuis 2015. Et ils portent leurs fruits, à en croire Patrice Bergamini, ambassadeur de l’UE à Tunis depuis septembre 2016.

Ce diplomate français, qui a longtemps travaillé sur la stratégie sécuritaire des 28 – des enjeux de sécurité et développement au Sahel au suivi des problématiques de la Méditerranée et du monde arabe, en passant par la direction du centre de situation conjoint (SITCEN), la structure européenne de renseignement – est détaché auprès des institutions de l’UE depuis 2001. Il souligne ici l’importance du facteur économique et social dans la lutte anti-terroriste.


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Jeune Afrique : En quoi l’enjeu sécuritaire en Tunisie est-il important pour l’Union européenne et les pays de la région ?

Patrice Bergamini : La Tunisie est un pays pivot car c’est la première jeune démocratie en Méditerranée. Elle a aussi toujours été un allié et a joué un rôle particulier dans la lutte anti-terroriste : la première attaque revendiquée par Al-Qaïda après le 11-septembre a eu lieu contre la synagogue de la Ghriba à Djerba, en 2002. Une première défaite de Daesh y a plus tard été recensée, en mars 2016 à Ben Guerdane. Nous devons également travailler sur la dimension régionale du dossier Libyen à l’Est, mais aussi l’arrière-champ sahélien, avec Aqmi et les maquis tuniso-algériens à la frontière occidentale.

Le fait qu’après une attaque, les mouvements terroristes soient tournés en dérision, montre la résilience de la société tunisienne

La coopération fonctionne particulièrement bien. Le fait que quelques heures après une attaque, les mouvements terroristes soient tournés en dérision sur les réseaux sociaux, montre bien la résilience de la société tunisienne qui n’aime pas la violence.

Le pays était pourtant identifié ces dernières années comme le premier pourvoyeur de jihadistes à destination de la Syrie, de la Libye et de l’Irak. Comment l’expliquer ?

Le nombre de Tunisiens partis sur les théâtres de conflit entre 2011 et 2013 est considérable, surtout rapporté à la population du pays. Mais rappelons qu’il s’agissait alors d’un moment d’affaiblissement des structures étatiques et de bipolarisation.

La question la plus importante aujourd’hui en Tunisie, comme partout ailleurs dans la région ou même en Europe, concerne, en proportion bien plus considérable, ceux qui ne sont pas partis. Il y a un vrai risque à ne pas identifier ceux qui pourraient cultiver une certaine image romantique du jihad, d’autant plus que les processus de radicalisation peuvent être très rapides. Le cas de la kamikaze de l’avenue Bourguiba le rappelle.


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Cet attentat, commis le 29 octobre en plein centre de Tunis, non loin du ministère de l’intérieur, a-t-il fait émerger de nouveaux défis sécuritaires ?

C’est un pays comme les autres qui affronte la menace terroriste, mais est capable d’avoir une réaction sécuritaire efficace et rapide, en amont et en aval, malgré un environnement régional très lourd. Souvenez-vous : en 2015, les délais d’intervention lors de l’attaque de Sousse avaient été de 40 minutes. Nous ne sommes plus du tout dans la même configuration. La Tunisie est sur le point de gagner la bataille pour la sécurité.

Depuis 2015, un mécanisme du G7 élargi (G7, UE…) s’est ouvert à la Tunisie, sans fonds propres. Comment coordonne-t-il les actions bilatérales des pays membres ?

Le G7+ se réunit au niveau des ambassadeurs des pays concernés avec les ministères de la Défense et de l’Intérieur, en présence de tout l’appareil sécuritaire. La coopération est mise en commun concernant : la protection des sites touristiques et sensibles, la lutte contre le terrorisme, la sécurité des frontières, la sécurité des aéroports et des ports, ainsi que, depuis novembre 2017, les questions de radicalisation.

C’est la première fois dans ma carrière que je constate une telle fluidité

L’Union européenne s’occupe de ce dernier volet et les taches sont divisées. Les groupes techniques travaillent ensemble au quotidien. Tout cela permet de s’assurer que les mailles du filet soient les plus étroites possible. Nous avons aussi un mécanisme de retour d’expérience. C’est la première fois dans ma carrière que je constate une telle fluidité.

La coopération rencontre-t-elle des freins ?

Nous coopérons. J’aimerais parfois que ce soit plus fluide, mais les mécanismes sont en place. En 2015, le programme d’appui de l’UE pour la réforme du secteur de la sécurité en Tunisie s’élevait à 23 millions d’euros. J’ai fait beaucoup d’efforts pour rassurer et expliquer qu’on était dans un partenariat égal, pas dans une logique d’intrusion. Il a fallu attendre plusieurs mois pour véritablement lancer ce programme avec cette année la nomination d’un coordinateur tunisien. Nous avons depuis une relation directe.

La politique européenne de lutte anti-terroriste en Tunisie se résume-t-elle à la seule vision sécuritaire, ou bien vous attaquez-vous aussi à ses corollaires ?

Aujourd’hui, la vraie bataille se joue dans les domaines économique et social. Selon les chiffres officiels, 100 000 jeunes de moins de 16 ans quittent le système éducatif chaque année. Le taux de chômage de l’enseignement supérieur tourne autour de 30%. Il y a urgence.

Avec 2 millions d’euros par jour, la Tunisie est le pays que nous aidons le plus au monde par habitant

C’est le pays que nous aidons le plus au monde par habitant. La coopération de l’UE s’élève à 300 millions d’euros, tous domaines confondus, auxquels s’ajoutent 300 millions d’assistance macro-financière, ce qui équivaut à 2 millions par jour. J’ai énormément de programmes de développement local. C’est une manière d’apporter une réponse dans les régions sous-développées, cibles de choix pour les trafiquants.

En février dernier, la Tunisie était classée sur la liste noire de l’UE des pays susceptibles d’être fortement exposés au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme. Y a-t-il eu des avancées depuis ?

Si la Tunisie est en train de se mettre aux normes, il y a une marge de progression. Ces derniers jours, 23 entités ou personnes suspectées de liens avec le terrorisme ont vu leurs avoirs gelés.


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C’est rassurant, car la Tunisie n’était pas passée sous le tamis du Gafi (groupement d’action financière, intergouvernemental), auparavant, alors que ses voisins qui avaient été blacklistés se sont adaptés.

La Tunisie contribue comme partenaire depuis 2015 à l’opération navale de l’Union européenne en Méditerranée – Eunavfor Med, rebaptisée Sophia. Le traitement sécuritaire des enjeux migratoires n’a-t-il pas prouvé ses limites ?

J’ai beaucoup travaillé sur l’Europe de la défense, et je trouve que cette opération est un vrai succès. Elle lutte contre les trafiquants, et de nombreux efforts sont déployés dans la formation des garde-côtes libyens. La vision sécuritaire des enjeux migratoires ne peut pas être négligée.

Du repris de justice à l’élément radicalisé potentiel, une infime minorité doit être traitée sous la dimension sécuritaire

Elle n’est toutefois pas au premier plan, car nous soutenons la mobilité et la migration légale. On sait que les jeunes veulent partir à cause du manque d’opportunités. La première réponse reste la création de richesse dans le pays de départ. Du repris de justice à l’élément radicalisé potentiel, une infime minorité doit être traitée sous la dimension sécuritaire.

N’est-ce pas paradoxal de donner plus de pouvoir aux forces libyennes, au risque que les moyens impartis ne renforcent des milices dans le pays ?

C’est toute la difficulté quand on travaille sur des dossiers comme celui-ci, à cet instant de la crise. Que faire ? Nous sommes toujours confrontés à cette question. Nous sommes obligés de créer une dynamique positive, et c’est ce que nous escomptons avec ces formations. L’État libyen est encore en construction.

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