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Abidjan, « fatiguée-fatiguée »

La capitale économique porte encore les stigmates des violences passées, mais tente de tourner la page. Tant bien que mal.

Publié en une de l’hebdomadaire satirique ivoirien Gbich !, le photomontage titré « Lune de miel à Bouaké » ne passe pas inaperçu. Il représente un président Laurent Gbagbo tiré à quatre épingles dansant le « fatigué-fatigué » avec le Premier ministre Guillaume Soro, en robe de mariée. Cette dernière danse à la mode à Abidjan illustre parfaitement l’état d’esprit actuel des Ivoiriens. « Les gens sont tellement épuisés par la guerre qu’ils souhaitent retrouver la paix », estime un enseignant d’Abidjan.
Fatigué C’est le mot qui vient également à l’esprit du voyageur qui n’était pas revenu dans la capitale économique ivoirienne depuis le début des années 2000. Au premier abord, Abidjan ne semble pas avoir changé : les mêmes bouchons sur le boulevard Lagunaire aux heures de pointe, les mêmes maquis aux tables recouvertes de « Drogba », la bière de l’homme fort, la même odeur de cacao qui flotte dans l’air Abidjan toujours pareille, et pourtant si différente.
La ville porte les marques des événements dramatiques dont elle a été le théâtre au cours de ces dernières années et qui ont modifié jusqu’à sa topographie. Les monuments commandés par le président Gbagbo se sont multipliés. Celui des Martyrs, représentant des corps décapités illuminés la nuit, offert à la Côte d’Ivoire par l’architecte ivoiro-libanais Pierre Fakhoury, se veut un hommage à la mémoire des victimes de violences en octobre 2000. Sur le boulevard Giscard-d’Estaing, l’immeuble abritant les bureaux de la société française de télécommunications Orange, qui avait été pillé et incendié en janvier 2003, est demeuré en l’état et symbolise, à sa manière, les violences passées.
Dans le quartier de Cocody, le lycée français Jean-Mermoz, où furent formés tant de cadres ivoiriens, porte, lui aussi, les stigmates de la crise. Autrefois si animé, l’établissement est plongé dans le silence depuis que des membres de la Fédération estudiantine et scolaire de la Côte d’Ivoire (Fesci) l’ont saccagé. La végétation déborde par-dessus les murs, l’entrée est barricadée, les bâtiments aux vitres cassées ont conservé les traces des incendies dont ils furent l’objet. « Les étudiants avaient déversé de l’essence, des dalles en béton ont explosé sous l’effet de la chaleur », se rappelle une enseignante qui travaille désormais, comme plusieurs de ses anciennes collègues, au Collège international de la Corniche, propriété de personnalités proches du pouvoir en place, parmi lesquelles, chuchote-t-on, figurerait Simone Gbagbo, la première dame du pays. Si l’avenir de « Jean-Mermoz » semble compromis, le lycée français Blaise-Pascal, qui avait également été attaqué par les « Jeunes patriotes », devrait rouvrir ses portes d’ici à deux ans. Après de longs mois de tractations, la France et la Côte d’Ivoire semblent avoir trouvé un accord par lequel les autorités ivoiriennes s’engagent à réhabiliter l’établissement scolaire et à le rééquiper. Tous les bâtiments de la ville n’ont pas cette chance. Loin s’en faut.
En parcourant Abidjan, on se surprend à zigzaguer, non sans une certaine nostalgie, entre les symboles de l’ère Houphouët-Boigny, qui tombent lentement en ruine, comme un paquebot à la dérive.

Splendeur passée
Ainsi, il fut un temps où l’on venait de tout le pays, mais aussi de toute l’Afrique de l’Ouest, pour aller, au moins une fois dans sa vie, flâner dans les galeries marchandes climatisées de l’hôtel Ivoire à Cocody, jeter un coup d’il curieux à sa patinoire, arpenter son somptueux parc. « Lorsque nous débarquions à Abidjan, mon père nous amenait d’abord ici, la fierté du pays, se rappelle un cadre ivoirien. Maintenant, alors que des palais en marbre sortent de terre tous les jours, on laisse l’Ivoire tomber en ruine. Le bien public, c’est zéro, aucun entretien. » Aujourd’hui, le symbole de la Côte d’Ivoire triomphante fait, en effet, peine à voir. Dans ce haut lieu où la « galaxie patriotique » a ses habitudes, les drapeaux orange-vert-blanc parsèment un hall d’entrée plongé dans une quasi-pénombre et garnissent les vitrines de l’ancienne Librairie de France. Certaines chambres de la tour ne sont plus exploitables et le revêtement du Palais des congrès attenant, jadis d’un blanc immaculé, est zébré de longues traces noirâtres. Son toit part littéralement en morceaux. Et manque de tomber sur les passants. Le personnel fait de son mieux pour que l’endroit conserve son lustre d’antan, avec parfois le sentiment de se trouver à bord du Titanic, immense paquebot en train de sombrer
En ce mois d’août, en pleine saison des pluies, les trombes d’eau qui déferlent sur Abidjan transforment certaines routes en zones boueuses, difficilement praticables. Dans la métropole comme dans le reste du pays, le réseau routier qui fut longtemps un motif de fierté est aujourd’hui dans un triste état. « Les nids-de-poule se sont peu à peu transformés en traces d’éléphants », plaisante le quotidien Le Temps, qui évoque la lente, mais sûre, dégradation des routes privées de tout entretien. Dans certains quartiers, des jeunes bouchent eux-mêmes les trous avec du sable pour ensuite prélever leur dîme auprès des automobilistes rejoignant les quelques bureaux du Plateau.
Dans ce quartier, les grands immeubles des cités administratives, symbole du « Petit Manhattan » jalousé par toute l’Afrique de l’Ouest, présentent un aspect particulier : les tours A et B ont été « déshabillées » des plaques de revêtement brillant qui les recouvraient jadis. La quasi-totalité des fenêtres de ces buildings de vingt-cinq étages sont grandes ouvertes, signe que la climatisation a rendu l’âme. Tout comme la plupart des ascenseurs. Quant aux bureaux sis dans le bâtiment de la Pyramide, autre fleuron architectural du Plateau, ils ont été abandonnés, en raison de l’état de décrépitude avancé de l’édifice.
À Cocody, la « Cité BAD », un ensemble d’immeubles cossus où logeaient des centaines d’employés de la Banque africaine de développement (BAD) est laissé à l’abandon depuis l’« exil », en septembre 2003, de l’établissement bancaire en Tunisie. Les anciens cuisiniers, nounous ou chauffeurs des employés de la BAD gardent tout de même l’espoir de les voir revenir un jour à Abidjan.

Pauvres, ?mais connectés
Faisant fi de l’environnement économique sinistré, le secteur de la téléphonie mobile connaît un véritable boom dans le pays. Le long des grands boulevards d’Abidjan, de nombreuses publicités vantent les mérites des divers opérateurs. « Adopte la drogbattitude », encourage le célèbre footballeur Didier Drogba, qui roule pour Orange. « Même les pousse-pousse, les gardiens, ou encore les féticheurs, ont désormais leur cellulaire, raconte en riant le responsable d’une école privée, dont le jardinier burkinabè, Valentin, a consacré son premier salaire à l’achat d’un téléphone portable. L’acquisition d’« unités », vendues dans la rue par les bana-bana, est d’ailleurs devenue l’une des occupations mobilisant le plus d’énergie. Au même titre que la pitance quotidienne de plus en plus chère.
Abidjan s’est développée d’une manière spectaculaire. Des milliers de personnes déplacées de l’intérieur, fuyant le nord du pays, ont rejoint la capitale, cherché refuge chez des parents ou des amis. Les cadres qui ont encore un travail doivent venir en aide à tout leur entourage, à tel point que, parfois, ils perdent pied. Dans le nord de la ville, à Abobo, les quartiers spontanés se sont multipliés. Avec la hausse générale des prix des denrées alimentaires, et notamment du lait, on y voit de plus en plus d’enfants rachitiques, qui ne mangent que du riz subventionné. Les prix des produits vivriers se sont également envolés en raison du racket systématique auquel s’adonnent les forces de l’ordre sur tous les axes routiers du pays. Le 30 juillet, Jean-Louis Billon, président de la Chambre de commerce, répétait ce qui est devenu son leitmotiv et une véritable source de préoccupations pour les entrepreneurs : les conséquences désastreuses du racket font que « en Côte d’Ivoire, le prix du kilomètre de transport est le plus cher au monde ». La paupérisation est telle qu’un nombre croissant d’Ivoiriens ne mange plus qu’une fois par jour. Et pour de nombreuses familles, soigner un « palu » est devenu un luxe. « Beaucoup de gens meurent. Si tu n’as pas l’argent, tu es foutu », explique Mathurin, un père de famille au chômage depuis plusieurs années.

Chercher le bonheur avec Dieu
Le parc automobile abidjanais reflète d’ailleurs parfaitement la nouvelle donne sociale : entre les taxis orange, les woro-woro déglingués et les « France au revoir », ces voitures d’occasions importées de l’Hexagone, slaloment d’étincelants 4×4 dernier cri, aussitôt identifiés par la population comme les véhicules des « refondateurs » proches du pouvoir, ou appartenant aux caciques de l’ex-rébellion. Depuis peu, les imposants Hummer, engins de marque américaine, ont également fait leur apparition à Abidjan. « C’est le type de véhicule qu’on trouve dans les pays d’Afrique où l’argent du pétrole coule à flots », explique une responsable d’une ONG ivoirienne. À l’image de leurs rutilantes voitures, les Américains ne passent pas inaperçus dans la capitale économique. L’ambassade des États-Unis a quitté le cur du quartier des affaires du Plateau, pour migrer à la Riviera. Un bâtiment immense, truffé d’antennes, qui marque, selon un journaliste ivoirien, « l’intérêt des États-Unis pour le pétrole et la lutte contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest ». La France, elle, semble se faire plus discrète.
Sur les 8 000 Français qui ont choisi l’exil en novembre 2004, peu sont revenus, et généralement sans leur famille. La plupart demeure en Zone 4, non loin de la base militaire française, dans le sud de la ville. Mais Abidjan a su très vite trouver de nouveaux résidents. Les innombrables pancartes « à louer » et « à vendre » accrochées sur les portails des villas des quartiers résidentiels après le départ précipité de nombreux Européens, ont maintenant disparu. Les membres de la communauté libanaise ont racheté les maisons et les immeubles des sociétés abandonnées précipitamment par les Français. « Les Libanais sont les derniers Blancs qui nous restent », ironise une journaliste ivoirienne. Certains quartiers comme celui de Marcory-Résidentiel surnommé Beyrouth-Ouest, sont habités presque exclusivement par des familles originaires du Sud-Liban. Symbole de la toute-puissance économique de la communauté libanaise : la construction d’une immense mosquée de couleur ocre dans le quartier de Treichville.
Les événements dramatiques qu’a connus Abidjan ont poussé les habitants à s’organiser, à se cotiser, pour faire construire de lourds portails, rehausser des murs, ériger des barrières. La population, qui se sent livrée à elle-même, menacée plutôt que protégée par les « corps habillés », se saoule à la prière. Qu’ils soient musulmans ou évangélistes, les croyants s’en remettent à Dieu pour trouver une solution à leurs problèmes. Tout Abidjan résonne de prières, d’incantations, diffusées par des mégaphones et des haut-parleurs. « C’est également un secteur économique porteur et comme il n’y a pas de boulot, ils sont nombreux à se lancer dans ce business », commente un journaliste ivoirien. Les salles de cinéma de quartier, comme Le Liberté à Adjamé ou Le Magic à Marcory, ont été transformées en lieux de culte. On prie aussi dans l’ancienne patinoire de l’hôtel Ivoire, sur le campus de l’université de Cocody, dans des villas achetées ou louées par les innombrables mouvements évangéliques et leurs prédicateurs, plus ou moins inspirés, qui ont fondu sur Abidjan.
Ce n’est finalement que dans la douceur de la nuit que la ville retrouve un peu de sérénité. Depuis la terrasse du somptueux Palais de la culture, les enseignes lumineuses des tours du quartier du Plateau se reflètent dans les eaux de la lagune. Dans la pénombre, le « Petit Manhattan » conserve toute sa superbe et Abidjan, perle de la lagune Ebrié, retrouve sa magie et son éclat jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

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