Politique

Vague d’arrestations dans l’armée en Éthiopie : « Une des décisions les plus fortes d’Abiy Ahmed »

Militaires éthiopiens lors de la commémorant du 121 eme anniversaire de la bataille d'Adwa face aux Italiens, le 2 mars 2017 (illustration). © REUTERS/Tiksa Negeri

La vague d'arrestations au sein des services de sécurité et de renseignement annoncée le 12 novembre marque une nouvelle étape dans les réformes entreprises depuis l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed. C'est aussi l'une des des plus délicates, analyse Hallelujah Lulie, politologue éthiopien.

L’annonce de l’arrestation de 63 officiers des services de sécurité et de renseignement marque un nouveau tournant. Parmi les personnes visées par cette vaste opération annoncée le 12 novembre par le procureur général Berhanu Tsegaye, 27 ont été arrêtées pour corruption présumée et 36 ont été écroués pour violation présumée des droits de l’homme.

Les faits de corruption présumés auraient eu lieu au sein du conglomérat militaire Metals and Engineering Corporation (METEC) qui était notamment, jusqu’au mois d’août, impliqué dans les travaux du barrage de la Renaissance sur le Nil. « Des responsables de METEC ont été impliqués dans l’achat de biens pour un montant de deux milliards de dollars (1,8 milliard d’euros), sans aucun appel d’offre », a précisé Berhanu Tsegaye lors d’une conférence de presse.

Parmi les personnes arrêtées figurent notamment l’ex-chef adjoint des services de renseignement éthiopiens, Yared Zerihun, mais aussi Kinfe Dagnew, brigadier général dans l’armée éthiopienne et ancien directeur général de METEC, arrêté proche de la frontière avec l’Érythrée et le Soudan.

C’est donc désormais la vieille garde militaro-sécuritaire, socle de la coalition au pouvoir depuis 1991, qui se retrouve dans le viseur du Premier ministre. Hallelujah Lulie, analyste politique éthiopien, explique à Jeune Afrique l’importance symbolique de ces arrestations et leur implication pour la dynamique politique de la coalition.

Jeune Afrique : Quelle place cette vague d’arrestations occupe-t-elle dans l’ensemble des changements entrepris par Abiy Ahmed ?

 Hallelujah Lulie : Ce sont des réformes graduelles. Il fallait d’abord prendre les mesures les plus urgentes au début du mandat, à savoir lever l’état d’urgence et libérer des milliers de prisonniers politiques, puis ouvrir la porte à de profonds changements du modèle éthiopien : fin du dirigisme économique, retour des partis politiques en exil accompagné de la promesse d’élections crédibles et libres en 2020.

C’est dans cette dynamique de montée en puissance des réformes qu’il faut comprendre ces arrestations. Politiquement, prendre la décision de s’attaquer à l’establishment militaire et au METEC, leur dire qu’il est temps de rendre des comptes, c’est une des décisions les plus fortes depuis l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed.

Que représente METEC en Éthiopie ?

Le METEC est un symbole de la corruption économique et de la culture de l’impunité en Éthiopie. Il illustre le déséquilibre de puissance entre les militaires et les politiques. À l’époque de Meles Zenawi, le METEC rendait des comptes, il restait sous le contrôle, ou du moins en collaboration, avec la coalition au pouvoir.

Hailemariam Desalegn, qui a pris le pouvoir en 2012, n’avait pas le soutien des militaires. Il n’avait pas l’influence nécessaire pour contrôler le METEC, c’est à partir de ce moment que les choses ont dégénéré. C’est contre ce genre de symboles que les gens ont protesté pendant les trois années qui ont précédé l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed.


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Pourquoi avoir attendu huit mois avant de mener ces arrestations ?

Ce genre de mesure ne se décide pas du jour au lendemain. Abiy Ahmed devait auparavant consolider sa place dans le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien [coalition au pouvoir, ndlr], s’assurer du soutien politique le plus large possible.

Trois partis sur quatre lui sont aujourd’hui pleinement fidèles, l’Organisation démocratique du peuple Oromo (ODPO), le Mouvement démocratique des peuples du sud de l’Éthiopie (MDPSE) et le Mouvement national démocratique Amhara (MNDA). Il fallait également laisser le temps à la justice de faire son travail et de mener l’enquête, sinon ce serait des arrestations arbitraires. C’est pour cela qu’il y a eu cinq mois d’enquête.

Justement, une partie des personnes arrêtées sont issues du Front de libération des peuples du Tigré (TPLF). Ces arrestations ont-elles une dimension politique ?

Si vous dominez un parti impliqué dans certaines institutions et que ces institutions font l’objet d’enquêtes de grande envergure pour corruption, naturellement, cela a un impact sur votre image. Maintenant, il n’y a pas que le TPLF, il y a aussi aussi d’autres partis concernés par ces arrestations. Au-delà du politique, c’était un moyen pour Abiy Ahmed de taper du poing sur la table, montrer à l’opinion qu’il a le courage de s’attaquer à la toute puissante machine militaro-sécuritaire et répondre aux préoccupations des gens qui ont manifesté dans les trois années qui ont précédé sa prise de pouvoir.

Ces mesures peuvent-elles engendrer des tensions à l’intérieur de la coalition ? 

C’est déjà le cas. Mais le TPLF n’est plus le parti surpuissant qu’il était il y a tout juste un an. Il a perdu la quasi totalité de son influence et négocie aujourd’hui pour éviter l’isolement complet. Ils ont donc un pied dans les réformes et un pied en dehors. Mais le seul moyen pour eux de continuer à exister dans l’EPRDF est de soutenir, dans la mesure du possible, ces décisions. Ils n’ont pas d’avenir en dehors de la coalition, ils n’ont pas le choix.

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