Justice

Burkina : que faut-il attendre des témoignages de Bassolé et Diendéré, cerveaux présumés du putsch manqué ?

Des militaires burkinabè près de l'entrée de l'hôtel Libya, où des discussions sur le coup d'État ont eu lieu dimanche 20 septembre 2015 à Ouagadougou, au Burkina Faso. © Theo Renaut/AP/SIPA

Les audiences du procès du putsch manqué de 2015 reprennent mercredi 21 novembre avec le témoignage de Boureima Kiéré, ex-chef d'état-major particulier du président de la Transition. Mais ce sont les témoignages des généraux Gilbert Diendéré et Djibrill Bassolé, cerveaux présumés de la tentative de coup d'État, qui sont les plus attendus.

Après plus de quatre mois d’auditions des 84 personnes mises en cause dans le procès du putsch manqué de 2015 qui défilent l’une après l’autre devant le tribunal militaire, le procès entame désormais sa phase décisive avec l’entrée en jeu des généraux Gilbert Diendéré et Djibrill Bassolé, considérés par l’accusation comme les cerveaux de la tentative de déstabilisation du pouvoir de la Transition politique en septembre 2015. Ils seront entendus après les auditions du colonel-major Boureima Kiéré, ex-chef d’état-major particulier du président de la Transition, qui s’ouvre mercredi 21 novembre, et de l’ancien bâtonnier Me Mamadou Traoré.

Plaideront-ils coupable ?

Le témoignage des deux généraux est d’autant plus attendu que leur incarcération continue de polariser le débat politique national, posant notamment la question de la réconciliation entre les figures de l’ancien régime, les insurgés, les victimes et les proches de victimes de l’insurrection populaire d’octobre 2014 qui a précipité la chute de Blaise Compaoré après vingt-sept ans de règne.

Abdoul Karim Saidou, politologue burkinabè et enseignant en droit à l’université de Ouagadougou, se montre cependant prudent sur la capacité du procès à déboucher sur de vraies avancées sur ce plan. « Il existe un lien entre le déroulement de ce procès et la justice transitionnelle, dans la mesure où il n’y a pas, au niveau politique, une option permettant de régler ce conflit », estime-t-il.

Il ne faut pas s’attendre à une coopération totale de leur part, car ils ont l’impression que ce procès est un instrument destiné à neutraliser de potentiels adversaires politiques

L’attitude des deux généraux à la barre « sera tributaire du rapport de force entre le régime actuel et l’opposition », analyse le politologue, qui prévient : « Il ne faut pas s’attendre à une coopération totale de leur part, car ils ont l’impression que ce procès est un instrument destiné à neutraliser de potentiels adversaires politiques. » En cause, selon ce fin connaisseur du Landerneau politique burkinabè qui collabore notamment au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), le sentiment des deux principaux accusés qu’une issue politique est encore possible, « comme le prône les partis de l’ex-majorité au sein de la Coder [Coalition pour la démocratie et la réconciliation nationale, ndlr] ».

Face à leurs juges, les deux hommes devraient a priori plaider non coupable. « Même si Diendéré ne peut nier avoir été le chef du Conseil national pour la démocratie, il va essayer de mettre en cause la hiérarchie militaire comme le général Zagré et même certains religieux comme Monseigneur Paul Ouédraogo ou encore l’ancien président Jean-Baptiste Ouédraogo qui ont mené une médiation pour amener le RSP [le Régiment de sécurité présidentielle, ndlr] à renoncer au coup d’État », avance Abdoul Karim Saidou. L’adjudant Jean-Florent Nion, l’un des coaccusés, avait déclaré à la barre début juillet que « le général Diendéré a instruit de faire le coup ».

Quel avenir politique pour Bassolé ?

Le général de gendarmerie Djibrill Bassolé, dont l’implication dans cette affaire repose en partie sur des écoutes téléphoniques d’une conversation supposée entre lui et Guillaume Soro, le président de l’Assemblée ivoirienne, joue son avenir politique. L’un de ses avocats l’avait confirmé à Jeune Afrique avant la reprise du procès : Djibrill Bassolé devrait nier en bloc les accusations portées contre lui. Ses avocats devraient également s’employer à tenter de démontrer des circonstances atténuantes aux actions de leur client pendant le coup d’État manqué. Autre axe de défense prévu par Djibrill Bassolé : pointer la responsabilité de certains acteurs qui ne sont pas à la barre.

Son audition, et l’issue du procès le concernant, seront scrutés avec attention par les militants de la Nouvelle alliance du Faso (Nafa), qui veut faire de lui son candidat à la présidentielle de 2020. Une éventuelle candidature qui serait à même de « changer le rapport de force politique », assure Abdoul Karim Saidou.


>>> À LIRE – Burkina Faso : La Nafa de Djibrill Bassolé s’y voit déjà


Des témoignages cruciaux pour la mémoire collective

L’importance de ces témoignages pour la mémoire collective burkinabè sera également cruciale. Si Gilbert Diendéré s’est toujours défendu d’avoir assumé la responsabilité politique des événements du 16 septembre 2015, il devra en revanche éclairer l’opinion sur ceux qu’il considère comme les « vrais auteurs » du coup d’État, sur la préparation et ainsi que sur les ramifications politiques. Il devra également s’expliquer sur la fameuse médiation entamée par l’armée sous l’égide des chefs coutumiers et religieux.

En attendant les témoignages des deux généraux, l’audition du colonel-major Boureima Kiéré, débutée le 12 novembre, se poursuivra mercredi. Lors des précédentes audiences, l’ex-chef d’état-major particulier de la présidence lors du coup d’État manqué de 2015 a dénoncé « l’humiliation » qu’aurait ressenti à l’époque le Régiment de sécurité présidentielle (RPS) vis-à-vis de la hiérarchie militaire, au lendemain de l’opération de désarmement du 29 septembre 2015, après l’échec du coup d’État.

« On nous a dit de déposer les armes, on l’a fait. Pourquoi avoir bombardé le camp [de Naba Koom, ndlr] ? C’était pour nous humilier ! », avait alors fustigé l’officier, accusant le général Pingrenoma Zagré, alors chef d’état-major général des armées, d’avoir rompu le contact et de les avoir traités comme « des malpropres ».

Les auditions de ce procès permettent d’avoir beaucoup d’informations sur le déroulement du coup d’État, les négociations ainsi que sur le fonctionnement de l’armement

À en croire le récit qu’il fait des événements, l’officier – qui a pourtant signé la déclaration de prise de pouvoir du général Diendéré – aurait en réalité contribué à réduire le nombre de victimes. Niant toute responsabilité dans le déclenchement de la tentative de putsch, il a expliqué avoir joué un rôle de médiateur entre putschistes et chefs militaires afin de convaincre le général putschiste d’abandonner son projet. « Cela montre que mon client était dans une logique de médiation », a plaidé Me Mireille Barry, son avocate.

« J’ai l’impression que chaque inculpé tente de minimiser sa responsabilité dans cette affaire. C’est le cas du colonel Kiéré qui tente de dire qu’il a agi sur ordre de sa hiérarchie. Les auditions de ce procès permettent d’avoir beaucoup d’informations sur le déroulement du coup d’État, les négociations ainsi que sur le fonctionnement de l’armement. Ce procès montre également comment le système politique burkinabè a fonctionné sous l’ancien président Blaise Compaoré. C’est une opportunité pour les victimes de savoir ce qui s’est réellement passé », se félicite Abdoul Karim Saidou.

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