Elections

Sénégal : les autorités cherchent-elles à museler l’association citoyenne Y en a Marre ?

Thiat, Fadel Barro et Kilifeu, fondateurs du mouvement Y en a marre. © Émilie Régnier pour J.A.

Des responsables d’ONG partenaires de Y en a Marre ont été convoqués par les autorités sénégalaises. Le 16 novembre, l’association LEAD, son gestionnaire technique, a été notifiée de l’abrogation de son autorisation. Dans une note d’information, le mouvement citoyen dénonce des mesures d’intimidation visant à le faire disparaître.

Dans une note d’information diffusée le 14 novembre, le mouvement Y en a Marre affirme que l’ONG Oxfam, avec qui il a noué un partenariat en 2013, aujourd’hui terminé, a reçu une « mise en demeure du ministère sénégalais de l’Intérieur » l’exhortant à mettre fin à leur collaboration, sous peine de perdre son accord de siège, autrement dit son statut au Sénégal. Et d’ajouter que la même procédure aurait été appliquée à l’encontre de LEAD Afrique Francophone, gestionnaire administratif et financier de Y en a Marre, dont le responsable financier a été convoqué par la police, comme de l’organisation ouest-africaine Open Society Initiative for West Africa (Osiwa, financée par le milliardaire George Soros).

Les trois organisations ont en commun d’être des partenaires de Y en a Marre, dont l’activiste Fadel Barro est l’une des figures de proue. Un mouvement citoyen créé en 2011 dans le sillage de vives contestations sociales, avant qu’il ne s’oppose à la volonté d’Abdoulaye Wade de briguer un troisième mandat.

Une convocation écrite n’affichant aucun motif, mais dont « les questions d’ordre général ont tourné autour des financements de bailleurs tiers… »

Si l’ONG Oxfam n’a pas souhaité confirmer sa mise en demeure à Jeune Afrique, Ayisha Osori, directrice exécutive d’Osiwa, témoigne de la convocation de sa direction financière et administrative par les autorités, mardi 13 novembre, mais dément toute menace de perte d’agrément. « On ne nous a pas demandé de cesser nos collaborations avec Y en a Marre, cela fait d’ailleurs quelques années que nous n’avons plus de projet en cours avec eux. Nous ne nous sentons pas particulièrement visés », affirme-t-elle. Elle relève toutefois que la convocation de l’organisation a eu lieu dans le cadre d’une enquête sur les financements de Y en a Marre.

Ce vendredi 16 novembre, l’association LEAD Afrique Francophone a appris l’abrogation de son autorisation, décidée par un arrêté du ministère de l’Intérieur daté du 5 novembre. Une abrogation synonyme de cessation d’activités sur le territoire sénégalais, explique-t-on du côté du ministère de l’Intérieur. Un responsable « a confirmé que l’association s’est rendue coupable par sa participation à des opérations de financement irrégulières », avance le ministre de l’Intérieur Aly Ngouille Ndiaye. La convocation au commissariat central de Dakar ce mardi 13 novembre portait sur « des questions d’ordre général autour des financements de bailleurs tiers, et les liens de LEAD avec les organes de société civile », affirme une autre source.

Or Y en a Marre est le seul organe de la société civile avec lequel l’ONG collabore au Sénégal, selon celle-ci.

Des financements irréguliers

Interrogé par Jeune Afrique, le ministère de l’Intérieur rappelle son droit de regard sur les activités des associations et des ONG sur le territoire national. Il justifie les diverses convocations et mises en demeure par des financements irréguliers et contraires au Code des obligations civiles et commerciales (COCC) ainsi qu’au décret n°2015-145 du 04 février 2015 qui établie les modalités d’intervention des ONG au Sénégal.

Pour le président de la Ligue sénégalaise des droits humains (LSDH) Assane Dioma Ndiaye, « il s’agit peut être une enquête administrative mais pas d’une instruction judiciaire. Dans ce ce cadre, on peut estimer que la police répond à des ordres politiques. L’État du Sénégal est en train de mettre la pression sur les bailleurs afin qu’ils ne financent plus certaines organisations », avance-t-il.

Du côté de Y en a Marre, on dénonce une stratégie du pouvoir visant à fragiliser le front citoyen. « On a d’abord empêché les candidats crédibles de se présenter [Karim Wade et Khalifa Sall, NDLR], on s’attaque désormais aux mouvements citoyens. Le régime ne s’est jamais caché de son objectif de passer en force au premier tour de l’élection et veut empêcher le mouvement de jouer son rôle », accuse un membre du mouvement.

« Encagoulés politiques »

Quel serait le motif invoqué par les autorités ? « L’État estime que certaines organisations sont des encagoulés politiques, et qu’à ce titre, elles n’ont pas droit d’être subventionnées », explique le président de la LSDH. « Un argument qui ne tient pas, ajoute-t-il, puisque le mouvement Y en a Marre est enregistré en tant qu’association à but non lucratif et que les programmes de partenariat mis en cause sont à vocation citoyenne.”

Lorsque les représentants [d’ONG] marchent avec l’opposition (…) ces avis de société civile n’ont aucun intérêt à mes yeux : ils sont politisés, fustige Macky Sall

Lundi 12 novembre, Macky Sall, le président de la République, apostrophait Amnesty International, invitant l’ONG à revoir le statut de certains de ses représentants au Sénégal. « Lorsque les représentants [d’ONG] marchent avec l’opposition, vont voter dans le camp de l’opposition et contre le pouvoir, ces avis de société civile n’ont aucun intérêt à mes yeux. Ils sont politisés”, a-t-il asséné au micro de France 24.

Seydi Gassama, directeur exécutif d’Amnesty International Sénégal se défend de tout partenariat avec un mouvement politique et dit « se tenir fermement aux côtés de Y en a Marre et condamner vigoureusement tout type de harcèlement contre le mouvement et ses partenaires. Y en a Marre devrait pouvoir se positionner sans que l’État du Sénégal n’essaie de les empêcher. Ce sont des droits qui lui sont garantis par la Constitution », conclut-il.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte