Société

Tunisie : une association antiraciste dissoute sur fond de polémique antisioniste

Une manifestation à Tunis pour l'égalité des droits, le lundi 13 août 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Le cafouillage règne après la création d'une association antiraciste en Tunisie, autour de son appartenance ou non à la Licra, basée en France. Face au tollé, la section tunisienne a été suspendue.

Leurs logos respectifs n’ont rien en commun. Sur celui de la Licra, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, basée en France, on y voit des visages de profil. Sur celui de l’association tunisienne, dont le lancement le 10 novembre a fait polémique, des mains noires et blanches forment le V de la victoire sous un drapeau tunisien. Rien en commun dans la forme, et les membres de cette nouvelle organisation mort-née nient d’ailleurs tout lien structurel avec elle. Mais le siège parisien de la Licra lui, les confirme. C’est parole contre parole.

Le site de la Licra française avait publié le 8 novembre un communiqué intitulé « La Licra s’engage en Tunisie ». L’organisation critiquée dans le pays y annonce le lancement le 10 novembre de « sa nouvelle section à l’étranger ».

Objectif affiché : « conforte(r) son engagement international en faveur des droits de l’Homme, de la défense des libertés publiques et de l’universalisme ». Son citées comme priorités : la protection des minorités (communauté juive, communauté chrétienne, communauté bahaïste, etc.), la défense des droits LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), des droits des femmes, et la protection des droits humains.

Le communiqué qui liste par ailleurs les membres de cette section tunisienne a depuis été effacé. Si son introduction apparaît toujours sur Google, le lien mène à ce message sommaire : « Oups…Erreur 404 ». Mais la page cache du moteur de recherche permet toujours de revenir à l’article complet.

Le communiqué de Licra, ensuite effacé. © Capture écran

Démentis et contradictions

Bien plus, l’organisation compte « faire de la Licra-Tunisie un exemple pour le Moyen-Orient, et notamment dans un pays qui a toujours été pionnier dans la défense de l’universalisme. »

Cette annonce de première implantation dans un pays musulman avait-elle valeur de test régional ? « C’est une vieille histoire, nous avons toujours considéré indispensable de s’ouvrir vers les pays du Maghreb et le printemps tunisien laissait augurer de bons espoirs », souligne Alain Jakubowicz, président d’honneur de la Licra à Paris (et ancien président jusqu’à fin 2017).

Réponse officielle de la Licra de droit français : « Le projet n’est pas né du jour au lendemain, nous avons travaillé ensemble durant deux ou trois ans. Notre délégation française s’est rendue en Tunisie en fin de semaine dernière dans la perspective d’inaugurer la section de la Licra ».

L’organisation dit néanmoins avoir fait marche arrière lorsque les critiques se sont abattues, notamment sur les réseaux sociaux. « Ça a créé un climat de pression qui visait à discréditer les personnes qui portaient ce projet, expliquent ses représentants. Ils se sont servis de la Licra sous couvert d’antisionisme pour diffuser des propos antisémites ».

Il ne s’agit pas d’une antenne de la Licra, répond pourtant Amine Jelassi, l’ex-vice-président de l’association tunisienne créée en janvier et inaugurée en fin de semaine, qui fait tant couler d’encre. Ex, puisqu’il vient de démissionner, face au tollé suscité.

Nous ne sommes pas la Licra-Tunisie mais une association indépendante

« Nous ne sommes pas la Licra-Tunisie mais une association indépendante. Nous n’avons quasiment aucun moyen financier, aucun bureau, nous travaillons uniquement sur la base du bénévolat. Je ne comprends pas, c’est une erreur de la Licra en France, je n’étais pas informé, ils n’ont consulté personne », explique-t-il.

C’est dans le cadre de sa thèse ayant porté sur les minorités qu’il dit avoir rencontré un membre de l’association française. « Lorsque nous avons eu notre propre projet, nous avons pensé qu’il était intéressant d’être conseillés par des associations expérimentées dans ce domaine ». Cette coopération se résumerait à un échange « d’expertise et d’expérience ».

Et d’ajouter : « S’agissant d’un malentendu sur la clarté des rapports entre l’association tunisienne et l’association française, le lendemain de la publication, nous avons demandé le retrait du communiqué car il véhiculait une information erronée ».

Étonnement en Tunisie

Toutes les personnes contactées en Tunisie par Jeune Afrique assurent d’ailleurs n’avoir aucun lien avec la Licra française. L’avocat Belhassen Ennouri, cité comme juriste de la nouvelle structure dans le communiqué qui fait polémique, s’en défend : « Ce n’est pas vrai, je ne sais pas comment ils ont inséré mon nom, je leur ai écrit et ils ont enlevé tout l’article. Je suis aussi étonné », a-t-il indiqué, avant de raccrocher brutalement.

Idem pour le professeur Habib Kazdaghli, ancien doyen de l’université de la Manouba, à Tunis, qui a donné une conférence sur « le passé de la lutte contre le racisme et antisémitisme en Tunisie de 1932 à 1957 », lors de l’inauguration de l’association tunisienne. Cité, lui, comme président d’honneur et accusé par un autre universitaire de l’avoir induit en erreur, il affirme n’avoir jamais été au courant de quelconques liens, ni avoir accepté de rôle légal dans cette nouvelle entité. Face au soupçon, son parti, Al-Massar, a toutefois gelé son adhésion.

J’ai découvert sur place qu’il y avait des gens de la Licra invités de l’association tunisienne

L’homme aurait simplement été consulté « à titre amical et comme historien ». Le nom de l’association lui aurait par ailleurs été présenté en arabe et non sous l’acronyme français Licra. « J’ai découvert sur place qu’il y avait des gens de la Licra invités de l’association tunisienne. Je ne me sentais pas particulièrement piégé, ni dans un climat de suspicion. Que je partage ou non les idées de la Licra, pour moi elle était basée en France et je ne vais pas me mettre à condamner des associations avec lesquelles je n’ai pas de lien ! ».

Polémique sur les liens avec Israël

En toile de fond de la polémique, la normalisation des relations avec Israël, rejetée en bloc en Tunisie.

« Pour nous, à l’association, la Licra est une association de défense des droits de l’homme, des minorités, elle est engagée contre le racisme, ce que nous partageons. Nous n’avons pas du tout perçu le volet politique au cours de nos échanges et cela ne nous regarde pas », affirme encore Amine Jelassi. Avant de poursuivre : « Je respecte l’engagement de la Licra-France dans la défense des droits de l’homme et nous sommes éloignés de toute dimension politique. Nous sommes avec les mouvements de libération nationale et en tête de ceux-ci se trouve le cas palestinien. »

Un autre malentendu ? Sur ce point encore, la Licra dénonce une confusion. Un « nombre d’arguments visent à utiliser la situation au Moyen-Orient pour nous faire de faux procès », précisent ses services.

Nous ne sommes pas une association confessionnelle, ni politique, ni idéologique, nous n’avons pas de liens organiques avec Israël

« Malheureusement les pays du Maghreb ne sont pas exempts de ce cancer que constitue le racisme. C’est ça idée de la création de la Licra-Tunisie et pas autre chose. Les considérations géopolitiques nous sont étrangères et ne devaient pas entrer en ligne de compte », assure Alain Jakubowicz. « L’organisation a été créée pour venir en aide aux réfugiés victimes des pogroms et de l’antisémitisme, beaucoup ont été parmi les pionniers de la constitution de l’État d’Israël, c’est une vérité historique. Seulement nous prônons la paix et le rapprochement entre les peuples, nous ne sommes pas une association confessionnelle, ni politique, ni idéologique, nous n’avons pas de liens organiques avec Israël ».

On ne fait plus rien en Tunisie, on arrête car les conditions ne sont pas réunies

Activités suspendues en Tunisie

Toujours est-il que le siège de la Licra a décidé de suspendre ses activités en Tunisie : «  On ne fait plus rien là-bas, on arrête car les conditions ne sont pas réunies. »

« Je suis un homme de paix et je voudrais qu’il y ait un État palestinien indépendant, se justifie Habib Kazdaghli. Cela va plus loin, je pense que l’on me vise car j’enseigne depuis vingt ans sur les minorités et les juifs en Tunisie, or parler de toutes ses composantes est un gage pour la démocratisation du pays. »

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