Droits de l’homme

Algérie : Adlène Mellah, trois questions sur le dossier d’un journaliste emprisonné

Adlène Mellah. © DR / algerie-direct.net

Adlène Mellah, directeur des sites Algérie Direct et Dzair Presse, fait partie des quatre journalistes algériens qui risquent jusqu'à cinq ans de prison pour des affaires liées au délit de presse, pourtant dépénalisé en Algérie depuis 2012.

La presse en ligne algérienne est au cœur d’un véritable feuilleton judiciaire touchant quatre journalistes qui risquent la prison pour leur activité professionnelle, dans une affaire dite de « diffamation ». Jeudi 8 novembre, le juge ordonnait la mise en liberté d’ Abderrahman Semmar – dit Abdou -, rédacteur en chef du site Algérie Part, et de son collaborateur Merouane Boudiab, incarcérés depuis le 23 octobre dernier, en attendant un complément d’enquête.

Le 11 novembre, c’était au tour des avocats de Adlène Mellah, directeur des sites d’information Algérie Direct et Dzair Presse, de faire appel de la mise en dépôt de leur client devant la chambre des accusations de la Cour d’Alger. Mais cette fois-ci, leur requête était rejetée. Le prochain à être fixé sur son sort sera Ilyes Hadibi, directeur du site d’information Aljazair24, accusé de « diffusion d’informations personnelles sur des pages Facebook ».

Dans le droit algérien, la mise en dépôt est justifiée lorsque le suspect ne présente pas suffisamment de garanties de se présenter devant le tribunal

Adlène Mellah a été le premier des quatre journalistes à être arrêté, le 22 octobre. Il est poursuivi pour « diffusion d’informations personnelles sur les réseaux sociaux », « outrage aux institutions » et « atteinte à la vie privée »Le motif du refus de sa demande de libération n’a pas encore été communiqué mais il devrait apparaître prochainement dans la version papier de l’arrêt rendu. Dans le droit algérien, la mise en dépôt est justifiée lorsque le suspect ne présente pas suffisamment de garanties de se présenter devant le tribunal, ou encore lorsqu’il constitue un danger pour la sécurité nationale ou pour l’ordre public.

Le maintien de l’incarcération de Adlène Mellah, malgré la vigoureuse plaidoirie du comité d’avocats de la défense, suscite par conséquent l’incompréhension au sein de la société algérienne. Voici ce que l’on sait de son dossier.

Qui sont les plaignants dans l’affaire d’Adlène Mellah ?

Trois plaignants sont connus dans cette affaire : Mohammed Mokadem, alias Anis Rahmani, PDG du groupe de médias Ennahar ; Abdelakder Zoukh, préfet d’Alger ; et Abderrahmane Benhamadi, PDG du groupe d’électronique et électroménager Condor. Retour sur les faits.

Le 22 octobre à 11h, le journaliste Adlène Mellah reçoit un coup de fil de la gendarmerie qui l’invite à se présenter à son siège à Alger sans donner de précision sur les raisons de cette convocation. Il s’y rend dans l’après-midi. Selon Me Sidhom, un de ses avocats, la première plainte d’Anis Rahmani n’a été enregistrée que quelques heures après son placement en garde à vue. « C’est le même procédé que pour Abdou Semmar », ajoute-t-il.

Le principe d’individualisation dans le droit n’a pas été respecté, affirme Me Badi, avocat de la défense

Abdelkader Zoukh a quant à lui porté plainte par le biais d’une procuration faite au directeur de la réglementation. Me Sidhom, un membre du comité de défense, affirme que ce n’est pas le wali d’Alger qui a signé la procuration mais son chef de cabinet. « Cette procédure est nulle et non avenue. Le principe d’individualisation dans le droit n’a pas été respecté : une personne qui dit avoir subi un préjudice doit elle même faire entendre sa plainte », explique-t-il.

Au terme de son interrogatoire, le journaliste est placé dans la nuit du 25 au 26 octobre sous mandat de dépôt par le juge d’instruction après avoir été mis en examen.

Sur quels éléments reposent les accusations contre Adlène Mellah ?

Les plaintes et les chefs d’accusation se fondent sur des articles de presse pour mettre en cause le journaliste. Lors de son audition, selon l’un de ses avocats, Adlène Mellah n’a été questionné que sur son travail. Le premier article évoqué concerne une affaire d’acquisition de biens immobiliers par le wali d’Alger, paru en septembre. Le deuxième article a pour sujet des accusations de spoliation de terres agricoles à l’encontre du groupe Condor. La question d’une campagne appelant sur les réseaux sociaux à la fermeture de la chaîne Ennahar a également été soulevée pendant l’interrogatoire. Les gendarmes ont enfin voulu connaître les relations de Adlène Mellah avec le blogueur Amir DZ – de son vrai nom Amir Boukhors -, un cybermilitant aujourd’hui réfugié en Allemagne.

Certains médias croit savoir que l’arrestation d’Adlène Mellah possède un lien avec le démantèlement d’un réseau lié à Amir Boukhors, lequel visait à faire « du chantage et de l’extorsion »

Sur sa page Facebook, qui affiche deux millions d’abonnés, Amir DZ prétend révéler des affaires de corruption impliquant des responsables algériens. Il y colporte aussi des ragots sur la vie privée de certains dirigeants. 

Certains médias croit savoir que l’arrestation d’Adlène Mellah possède un lien avec le démantèlement d’un réseau lié au blogueur, lequel visait à faire « du chantage et de l’extorsion » contre des chefs d’entreprises, des cadres et des responsables politiques. Un footballeur, un comédien ainsi que le frère du cybermilitant avaient été incarcérés par les autorités, en même temps qu’Adlène Mellah.

L’éventuelle implication de ce dernier dans cette affaire a été démentie par son comité de défense. « Le dossier de Mellah est un dossier totalement à part. Son dossier ne comporte que des allusions à ses articles de journaliste et en aucun cas à des faits de chantage ou encore d’extorsion », affirme le collectif d’avocats à Jeune Afrique. 

Louiza Ammi

Quid des vices de procédure ?

« Sur le plan juridique, les éléments à charge [informations potentiellement erronées diffusées dans un article NDLR] prouvent clairement que Adlène Mellah est emprisonné pour délit de presse. Son incarcération préventive est donc illégale », dénonce son comité de défense.  

Selon les avocats du prévenus, la justice s’appuie sur le fait que celui-ci n’est pas détenteur de carte de presse. La législation algérienne sur le droit de la presse ne couvrant pas les médias en ligne, les journalistes y officiant ne sont pas considérés comme des professionnels, et les dispositions du code de l’information de 2012 ne s’appliquent pas. D’où la mise en examen et la détention du directeur des sites d’information Algérie Direct et Dzair Presse. « Mellah par l’exercice de ses fonctions est journaliste de fait, ce qui lui est reproché constitue un délit de presse, dépénalisé en Algérie depuis la réforme de 2012 », déplorent ses avocats. 

Souffrant de troubles cardiaques ainsi que d’hypertension, Adlène Mellah aurait été emmené plusieurs fois à l’infirmerie de la prison

Son épouse rapporte également que son l’état de santé du journaliste s’est fortement détérioré lors de son incarcération : souffrant de troubles cardiaques ainsi que d’hypertension, il aurait été emmené plusieurs fois à l’infirmerie de la prison. Elle affirme aussi avoir été empêchée de lui rendre visite par l’administration pénitentiaire.

Selon Me Sidhom, la multiplication des chefs d’inculpation constitue elle aussi une pratique contraire à la légalité. « On ne peut pas décrire les mêmes faits avec plusieurs chefs d’inculpation. D’après moi, le juge cherchait à justifier la mise en détention de notre client ». De fait, selon l’ordonnance 15/02 de 2015 visant à réduire la durée de la détention préventive, dont l’arrêté a été pris en juillet 2018, lorsque le maximum de la peine prononcée par la loi est inférieur ou égal à trois ans d’emprisonnement, l’inculpé ne peut être détenu.

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