Culture

Deborah Lukumuena: « On ne devrait pas attendre qu’on vienne nous chercher»

Into the Chic a voulu en savoir plus sur la jeune actrice franco-congolaise, Deborah Lukumuena : première femme noire récompensée du César de la meilleure actrice dans un second rôle. Entretien.

Mis à jour le 18 avril 2019 à 10:52

DEBORAH LUKUMUENA

Deborah Lukumuena est l’une des « Divines » dans le film de Houda Benyamina. Elle interprétait Maimouna, la meilleure amie fidèle et décomplexée de l’héroïne. Un premier rôle qui l’a propulsé, changé et fait grandir. Aujourd’hui à 22 ans, Deborah Lukumuena est passionnée par le cinéma et rêverait d’en faire toute sa vie.

En 2015, tu as passé le tout premier casting de ta vie pour le rôle de Maimouna dans Divines. Qu’est-ce qui t’as donné envie de te tourner vers le cinéma ? 

Je suis passionnée d’histoire royale et c’est en regardant la série Les Tudors que tout a commencé.  D’un coup je me suis prise à rêver en me disant pourquoi pas moi ? L’acteur principal, Jonathan Rhys-Meyer (JRM) a un charisme fou, incroyable. Il est tellement magnétique que je me demandais « mais combien ça lui coûte de fournir cette énergie ? Qu’est-ce que ça lui coûte intérieurement, comment fait-il pour avoir une espèce d’aura qui transperce même l’écran ? ». Et c’est comme ça que j’ ai été alpaguée. Il est entouré d’excellents acteurs, mais c’est vraiment lui qui a éveillé ma curiosité. Je me suis alors renseignée sur lui.

Même si j’étais extérieure au milieu du cinéma, j’étais déjà très pragmatique. Je savais que c’était un univers fermé où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Alors pour commencer, je copiais toutes les citations de JRM et je rejouais toute seule dans ma chambre. J’éprouvais un plaisir, mais éphémère parce que j’avais envie d’être soumise au regard de l’autre pour savoir ce qui allait et ce qui n’allait pas. Je me suis mise à rechercher des cours de théâtre. J’avais trouvé un conservatoire pas loin de chez moi et en parallèle je cherchais de la figuration… Et c’est comme ça je suis tombée sur l’annonce pour Divines.

 

Tu as été révélée au grand public de façon soudaine. Que faisais-tu avant ? 

Le cinéma, c’est devenu un rêve assez tard. C’est devenu quelque chose d’important pour moi à 19 ans. Avant, j’étais en fac de lettres et je voulais être prof de littérature. Même si encore aujourd’hui les lettres ont de l’importance pour moi, j’étais arrivée à un point où je sentais que quelque chose d’autre m’attirait et que je pouvais peut-être dépenser l’énergie que j’avais en moi dans un autre domaine.

Aujourd’hui, j’ai changé de voie mais ce n’est pas un virage à 180 degrés. La littérature et le cinéma sont proches. Le fait d’aller voir ailleurs m’a permis de plus apprécier les lettres. Je bouquine beaucoup, ça m’aide à avoir un raisonnement dont j’ai besoin en tant qu’actrice.

Que s’est-il passé pour toi depuis Divines et Les César ? 

J’ai passé les tours du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique ! J’ai toujours cette envie de devenir meilleure. Je suis tellement passionnée par le cinéma que, pour moi, rien n’est figé ni immuable. J’ai envie de jouer autrement, de m’exprimer autrement, d’être un caméléon, d’évoluer et de développer une palette. J’ai été admise et entre temps, d’autres offres de films sont arrivées.

Je vis un certain paradoxe. D’un côté, je rentre à l’école, et de l’autre j’ai la possibilité de tourner des films. Il va falloir être minutieuse dans le choix des scenarii et savoir conjuguer les deux. La série TV franco-britannique Les tunnels était ma première expérience après Divines. J’étais à l’étranger, seule et personne ne parlait français. C’est un format différent mais très bonne expérience ! La saison 3 arrive bientôt !

https://www.youtube.com/watch?v=cU-RY4cvFTM&t=41s

Comme plusieurs acteurs de cette nouvelle génération, tu es autodidacte. Qu’as-tu envie d’apprendre ? Quels sont tes rêves ? 

J’aimerais bien jouer dans un film à costume, un film d’époque. C’est une autre gestuelle, un autre langage, une autre tenue. Je suis curieuse de voir comment on joue avec un corset ! Le fait d’employer un langage, un comportement d’une autre époque et d’incarner des personnages qui ont réellement existé, cela oblige à une gymnastique incroyable. Rien de mieux pour un acteur que d’aller là où il n’a pas l’habitude d’aller et d’aller !

Ma définition du métier c’est de passer sa vie à être quelqu’un d’autre. Chacun des personnages incarnés me rameront d’une manière ou d’une autre à moi et m’aideront à me connaitre un peu plus.

J’aimerais travailler avec Jalil Lespert pour sa belle caméra et son récit. J’ai beaucoup aimé son livre Yves Saint Laurent. En plus de son cinéma très poussif et recherché , Abdellatif Kechiche tire quelque chose de ses actrices, quelque chose d’inhumain mais aussi sublime. J’aimerais apprendre de lui. Il y a aussi Sofia Coppola. Elle a un réel talent pour filmer la jeunesse, l’adolescence. J’admire le travail de ses films Marie Antoinette et Virgin Suicides. Je rêverais de collaborer avec Daren Aronofsky, le réalisateur de Black Swan. C’est vraiment un de mes films préférés !

Quel est ton regard sur la diversité dans le paysage cinématographique français ? Penses-tu que les choses évoluent ?

Je suis assez optimiste sur notre génération. Même si ça se fait très lentement, il y a quelque chose qui est entrain de bouger. La diversité est encore très moindre même si elle se fait progressivement, j’ai bon espoir et je trouve qu’on ne devrait pas attendre qu’on vienne nous chercher.  Il faut y aller ! Par rapport à la place de la femme, c’est encore très mitigé. Tant qu’en interview, on nous posera cette question, c’est qu’il y a encore un problème. La place de la femme fait toujours parler à Cannes par exemple…Tant que Jessica Chastain tiendra les propos qu’elle a tenu à Cannes, tant que des femmes, comme dernièrement Monica Belluci, soulèveront la question c’est qu’il y aura encore un problème .

Des projets ? 

Cet été, je tournerai pour une comédie et mi-septembre je commence le conservatoire ! J’ai hâte de voir ce que je vais apprendre, rencontrer ma promotion et voir comment j’évolue dans cet environnement.