Culture

IMaimouna N’diaye : « Plein de gens m’ont dit que ce n’était pas un film africain »

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Mis à jour le 17 avril 2019 à 16h34
MAIMOUNA N’DIAYE

MAIMOUNA N’DIAYE ©

Entretien avec Maimouna N’diaye, talent africain du cinéma enfin visible en France, à l’occasion de la sortie du film l’Œil du Cyclone, en salles le 22 novembre 2017.

Charismatique tout en restant décontractée, Maimouna N’diaye fait partie de ces personnes qui possèdent une aura presque magique. Née en France, elle passe son enfance en Guinée jusqu’à l’obtention de son baccalauréat. Passionnée depuis toujours par le théâtre, Maimouna N’diaye devient comédienne et rejoint la troupe ivoirienne Ymako Teatri en 1996. Elle participe à la création de Fama de Koffi Kwahulé, Les Paléos (Amadou Kouroumat) mais aussi de L’œil du Cyclone de Luis Marquès en 2003 aux côtés de l’acteur Fargass Assandé.

Aujourd’hui, cette pièce est devenue un long-métrage du réalisateur Sékou Traoré. L’histoire est inspirée de ce qu’a vu toute personne vivant en Côte d’Ivoire en 2002. Des hordes de rebelles libériens âgés de 26 ou 27 ans surgissant dans le pays en quête d’une famille, d’un travail, d’un avenir meilleur.

Que deviennent ces jeunes hommes habitués à la guerre depuis l’âge de 8 ans ?  En Afrique, on estime à 150 000 le nombre d’enfants soldats devenus adultes. Il n’existe à ce jour aucun programme de déconditionnement.

Dans cette adaptation, Maimouna N’diaye campe le personnage de Emma Tou. Une jeune avocate aisée et habitée par un idéal de justice. Lorsqu’elle se voit proposer de défendre un rebelle accusé de crimes de guerre – interprété par Fargass Assandé – , elle va tout tenter pour sauver cet ex-enfant soldat quitte à mettre sa carrière et sa vie en danger.

Le spectateur est plongé dans la procédure judiciaire et découvre l’univers carcéral rarement traité dans le cinéma africain. L’œil du Cyclone a remporté une trentaine de prix, dont celui de Meilleur Film de Fiction sur les Droits Humains au Durban International Film Festival (Afrique du Sud), Prix du Jury au Francofilm Festival Francophone de Rome ou encore le Meilleur Long-Métrage de Fiction au Pan African Film Festival, Los Angeles.

Pour Maimouna N’diaye, l’opportunité de tourner ce film au Burkina était une aubaine. Comédienne mais aussi réalisatrice, elle considère que c’est un bel exercice pour un acteur d’interpréter un rôle sur les planches et à l’écran.

ITC : Comment passe-t-on du théâtre au cinéma ? La transition était-elle difficile ?

Il faut tout retravailler. Au théâtre, on articule beaucoup, on place la voix assez haut parce que le public est présent avec nous. Il n’y a pas de micro, il faut que les émotions soient fortes, justes et entendues, alors qu’au cinéma, la caméra montre tous les détails du visage. Toutes les émotions et expressions sont visibles. Alors, on apprend à intérioriser pour trouver la parfaite justesse que l’on a en jouant au théâtre. C’est un peu le travail inverse, mais ça n’a pas été si difficile.

Vous avez trouvé cette justesse puisque vous avez emporté le Prix de la Meilleure Actrice au FESPACO, le Trophée Francophone de l’Interprétation Féminine, et d’autres prix dans plusieurs festivals internationaux…

C’était une véritable surprise ! Je ne voulais même pas aller au FESPACO. J’étais un peu réticente au départ, parce qu’on n’a pas travaillé pour décrocher des prix. On s’est vraiment donné à fond pour faire entendre ce sujet, pour faire en sorte que le film et le travail de toute l’équipe soient vus.

On a travaillé dans cet esprit-là, donc quand les prix ont commencé à tomber… on était vraiment contents ! On s’est dit : « Mais en fin de compte on a bien travaillé ! » (rires). La récompense de notre travail c’est la réaction du public. Savoir que des personnes ont regardé, aimé et donné leur avis fait énormément plaisir.

Comment vous êtes-vous préparée pour incarner ce personnage ?

J’ai assisté à des procès parce que ce type de jugement n’existe pas. C’est une pure fiction, mais on s’est demandés de quelle manière on jugerait ces enfants soldats.

Je suis allée à la rencontre de femmes avocates qui vont aux Assises. Je leur ai posé la question et elles m’ont expliqué les difficultés qu’elles rencontraient lorsqu’elles devaient défendre des hommes. Elles doivent s’imposer en tant que femme, en tant qu’avocate et se sentent obligées de prouver qu’elles sont capables de défendre aussi bien que leurs confrères et de gagner des procès.

Emma a elle aussi ce genre de défis à relever en tant que femme, femme avocate et jeune femme avocate issue d’un milieu aisé. Mais aussi de la même génération que ce jeune, qui est manipulé par la société. Cette société qui lui a permis, à elle, de faire des études.

Ce sont deux vies d’un monde à double vitesse. Qui est bourreau, qui est victime ? En réalité, les deux sont victimes. Mais l’une « s’en sort mieux » que l’autre. Sauf que la boucle se referme à la fin du film… Est-ce qu’il suffit d’un procès pour que ces enfants retrouvent le chemin ? Est-ce qu’il suffit juste de les juger et de dire qu’ils vont prendre 15 ans pour que tout se règle ? Non, ce n’est pas aussi simple.

On sent une réelle tension durant le film. Comment s’est passé le tournage ?

Éprouvant parce qu’il faut la maintenir du début à la fin cette tension. J’aime beaucoup rire, tout comme Fargass [Assandé, l’acteur qui joue Blackshouam] ! On devait rester très concentrés, mais c’était une très belle expérience.

Pour des raisons budgétaires, on a dû s’arrêter trois semaines et pendant la pause je devais rester en forme. Je ne pouvais ni coiffer mes cheveux comme je le voulais, ni manger mes plats riz-sauce parce qu’il ne fallait pas que les habits me serrent (rires).

Je garde un bon souvenir du tournage. On a filmé les scènes dans une vraie prison au Burkina avec de vrais prisonniers. Il fallait absolument quitter les lieux à 17h. Dès 16h30, tout le monde commençait à paniquer et on partait, tous les jours, en courant de peur d’être enfermés. Même sans avoir quelque chose à se reprocher, on avait tous peur de la prison (rires).

Pour quelles raisons faut-il aller voir L’Œil du cyclone ?

Il n’y a pas assez de films africains diffusés en France. Et pourtant, on en fait. On a mis deux ans pour trouver un distributeur et sortir en salle. On espère vraiment qu’il y aura du public pour le voir car c’est lui qui fait notre cinéma.

Les spectateurs pourront s’identifier aux personnages. Il y a une forme d’injustice et Emma se bat contre elle-même. Et ce pauvre enfant soldat, qui est victime de tout un système et qui est au courant de ce qu’il se passe mais ne fait rien… C’est de la manipulation. Je ne fais pas de politique, mais on sait tous qu’il y a des manipulateurs et des manipulés.

Ce film est également important parce que, pendant plusieurs années, des personnes ont pensé que l’Afrique n’était qu’animaux, safari, pauvreté et misère. C’est complétement faux. Plein de gens ont vu le film et m’ont dit que ce n’était pas un film africain ! Comment ça, ce n’est pas un film africain ? On m’a répondu que le luxe visible dans le film n’existe pas en Afrique…

Pourquoi n’arrivons-nous pas à accepter qu’il y aussi deux vitesses dans certains pays d’Afrique et qu’il y a des multimilliardaires sur le continent ? C’est important de montrer aussi ce côté là. Il n’y a pas de honte à avoir.

L’Œil du Cyclone en salle le 22 novembre 2017

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