Société

ITC- [Lettre à Adama] Assa Traoré : femme combat

Depuis la mort de son frère suite à une interpellation survenue à Persan en juillet 2016, Assa Traoré continue de mener son combat pour la « justice » et la « vérité ». Elle publie aux éditions du Seuil Lettre à Adama. Entretien.

Mis à jour le 4 avril 2019 à 15:13

assa traoré

Assa Traoré, 32 ans, se bat depuis neuf mois pour rétablir la vérité atour de l’affaire Adama Traoré, son jeune frère décédé le 19 juillet 2016 à 24 ans, dans la gendarmerie de Persan (banlieue parisienne) dans des conditions encore troubles. Pour Assa, cela ne fait aucun doute : son frère est mort des suites de bavures policières.

Dans son livre écrit à quatre mains avec la journaliste Elsa Vigoureux, la trentenaire revient chronologiquement sur l’affaire, en se livrant à une analyse méticuleuse des différents rapports d’autopsie – qui révèlent un cas « d’étouffement » et non d’asphyxie » – en pointant du doigt un système « inégalitaire » qui « conduit à la mort sociale. A la mort tout court ». Un livre à charge et sans concession contre un système éducatif, policier, judiciaire qui ne laisse aucune chance, selon elle, aux « invisibles ».

D’un combat personnel, elle en a fait un combat collectif qui rassemble. Assa Traoré passe au crible toutes les victimes non-blanches tuées ou blessées par la police : de Zyed et Bouna à Théo, en passant par Shaoyo Liu, ressortissant chinois. Porte-voix des quartiers, elle souhaite que justice soit faite pour tous, et que le nom d’Adama résonne comme un symbole par-delà le monde.

Jeune Afrique : Ex-éducatrice, mère de trois enfants, mais aussi « mère » de 17 frères et sœurs, porte-parole malgré vous des quartiers, « soldate » comme vous écrivez dans le livre… Qui êtes-vous Assa Traoré ?

Assa Traoré : Je suis la sœur d’Adama Traoré. Je suis la sœur de Bagui et Yakouba Traoré qui sont en prison. Je suis la fille de ma mère, de tata, de mama, pour qui on se bat pour la vérité et la justice. J’ai grandi avec Adama, j’ai participé à beaucoup de choses de sa vie, comme mes autres frères. Ils sont une partie de moi, ils sont comme mes enfants. Je suis la porte-parole de ce combat, mais toute ma famille le porte. C’est ce qui en fait la force.

Un combat familial mais un aussi combat rassembleur… Comment faites-vous le pont entre les actions menées par votre comité et votre lutte pour « la justice pour tous » ?

Le combat Adama est d’abord un combat local porté par la ville de Beaumont et toutes les villes limitrophes, par la famille mais aussi par les amis d’Adama qui font également partie du comité, et le voisinage. On souhaite aussi que le combat soit rassembleur. On ne veut pas qu’il soit enfermé chez les Traoré ou chez les Noirs, mais ouvert à tout le monde.

On a tout de suite voulu nous orienter vers un entre-soi. La France divise son peuple. Nous, ce n’est pas ce que nous souhaitons. L’affaire Adama est représentative aujourd’hui d’un mal-être de la France, où on ne peut pas jouir librement de nos droits. Toutes les origines, toutes les couleurs, toutes les langues, toutes les personnes doivent se rallier à ce combat pour la justice pour tous à travers Adama.

On a souvent assimilé votre combat au Black Lives Matter hexagonal. Vous venez d’illustrer qu’il ne s’agit pas d’un combat communautaire.

Aux Etats-Unis, ils vivent plus en communauté. En France, on vit tous ensemble. On ne peut pas ressembler au modèle américain. Le « Black Lives Matter » en France doit résonner, mais avec tout le monde dedans.

Vous citez toutes les victimes mortes suite à des interpellations de la police, en partant de Zyed et Bouna (2005). Vous racontez avoir marché en soutien pour la famille et avoir pris peur pour vos frères. Cette affaire a-t-elle été le point de départ de votre éveil au militantisme ?

Le drame qu’ont vécu Zyed et Bouna, malheureusement, mes frères et d’autres garçons des quartiers populaires le vivaient à petite échelle lors des contrôles à répétition, d’humiliation, quand ils allaient en garde-à-vue pour rien. Il y a eu un acharnement quotidien.

La police use souvent de son pouvoir, a une impunité totale sur nos quartiers et ces jeunes-là. J’ai pensé à mes frères ce jour-jà, parce que je me suis dit qu’ils allaient aussi y passer. Que c’était possible. Le jour où j’ai appris la mort d’Adama, je me suis dit qu’ils l’avaient eu.

Vous écrivez regretter d’avoir voté François Hollande, on vous sent ne plus rien attendre du gouvernement en place, celui d’Emmanuel Macron. Avez-vous quand même un espoir d’être entendue ?

Si on se bat, c’est qu’il y a un espoir. Mais cet espoir, si on ne nous le donne pas, il faut aller le chercher. Il n’y a pas d’Etat sans nous. Aujourd’hui la France n’est pas un état de liberté, d’égalité et de fraternité pour une partie de la population. Quand on veut s’exprimer, on nous tabasse ou on nous met en prison. On veut nous faire taire. C’est un état qui cautionne tout ça. Où est cette époque « nous sommes Charlie » ? On réclame ce qui nous est dû. L’espace public, la liberté et la justice appartiennent à tout le monde.

Vous avez été soutenue par le Mali. C’est important pour vous d’être entendue en Afrique ?

Nous sommes d’origine malienne, et tout de suite la communauté malienne s’est levée, mais aussi la communauté arabe, tout le monde. Au-delà des frontières françaises, il y a eu une résonnance sur le continent africain. Mon grand-père a fait la guerre 39-45. On est venu le chercher au Mali et il est revenu avec une jambe en moins.

Si on cherche dans l’histoire des jeunes ici, beaucoup de ces enfants de la République ont un membre de leur famille qui s’est battu pour une France libre. Il faut que cette résonnance aille jusqu’en Afrique, il faut que l’Afrique sache que l’on tue leurs enfants et petits enfants. L’Afrique aussi prend position sur ces questions-là, dans un pays pour lequel elle s’est battue.

Vous dites que ces jeunes sont programmés pour une mort sociale. Quel est votre regard sur l’égalité pour tous prôné par le système éducatif français et l’intégration de ces jeunes des quartiers dans la société française ?

Les garçons des quartiers sont victimes d’une réputation de « bruts ». Ils sont déshumanisés. On les oriente vers des métiers qu’ils ne choisissent pas, on ne leur laisse pas le droit de penser, on ne les encourage pas. L’estime de soi est complètement mise à mal. Bien sûr, il existe de bons professeurs, de bonnes personnes qui accompagnent ces jeunes, mais dans la majorité des cas ils sont enfermés. C’est tout cela qu’il faut défendre aussi.

Vous venez de sortir ce livre, Lettre à Adama. Quelles sont les prochaines étapes, comment le combat va-t-il se matérialiser sur le terrain ?

Depuis la sortie du livre, on a organisé des débats dans plusieurs villes, Ivry, Champigny etc. ouverts à toutes les populations, des jeunes, des moins jeunes, des papas, des mamans. On parle du droit des citoyens et de la justice pour tous en France. Le 6 juin se tiendra l’appel de Bagui et Youssouf qui ont été condamnés pour outrage et violences.

Concernant l’affaire Adama, elle a été dépaysée à Paris. Et depuis le mois de janvier 2017, il y a trois juges. Nous espérons un retour pour le mois de juillet. Tour va dépendre de la manière dont on va orienter notre défense, et de la mise en examen de ces gendarmes : c’est le but. Que ces gendarmes soient amenés devant des juges.

On a créé une association en octobre dernier qui porte son nom, le lancement aura lieu à la rentrée. On souhaite que le nom d’Adama soit porteur de belles actions, que son nom ait une résonnance positive partout en France et dans le monde.

Les bénéfices récoltés par les ventes du livre Lettre à Adama d’Assa Traoré avec Elsa Vigoureux seront utilisés pour les frais judiciaires de l’affaire Adama.