Droits de l’homme

Algérie : ce qu’il faut savoir sur l’affaire des quatre journalistes emprisonnés pour « diffamation »

Vue d'un étalage de journaux algériens, le 21 mai 2011, à Oran. © Maya-Anaïs Yataghène/Flickr

Le procès des quatre journalistes algériens inculpés pour « diffamation », « insultes » et « atteinte à la vie privée » s'ouvre jeudi 8 novembre à Alger. En détention depuis le 22 octobre, ils encourent jusqu'à cinq ans d'emprisonnement. Le point sur une affaire qui inquiète au-delà des frontières algériennes.

Les journalistes, Abderrahman Semmar –  dit Abdou -, rédacteur en chef du site Algérie Part, et son collaborateur Merouane Boudiab, comparaîtront jeudi 8 novembre devant le tribunal correctionnel d’Alger. Placés sous mandat de dépôt le 23 octobre après 48 heures de garde-à-vue chez les gendarmes, les deux journalistes sont poursuivis pour « diffamation » et « atteinte à la vie privée ».

Deux autres journalistes, Ilyes Hadibi et Adlène Mellah, qui gèrent des sites internet, sont également en détention préventive. Ils sont poursuivis respectivement pour « diffusion d’informations personnelles sur les réseaux sociaux », « outrage aux institutions » et « atteinte à la vie privée ».

Des médias algériens évoquent d’autres chefs d’inculpations, notamment « chantage » et « extorsion de fonds », qui ne relèvent pas des délits de presse. Les éléments de l’instruction, auxquels Jeune Afrique a eu accès, ne mentionnent pas ces délits de chantage ou d’extorsion de fonds.

La chaîne privée Ennahar TV a diffusé un reportage sur l’arrestation de ces journalistes, qui ont été filmés menottés, la caméra les suivant même jusqu’au fourgon de police. Des images qui ont créé un vif émoi. L’annonce de leur placement sous mandat de dépôt après leur inculpation a provoqué colère et consternation en Algérie, où le délit de presse est dépénalisé depuis 2012.

Des organisations internationales telles que Reporters sans frontières (RSF) et la fédération internationale des journalistes (FIJ) ont interpellé les autorités algériennes pour exiger la libération immédiate des journalistes incarcérés.

Qui a porté plainte contre Abdou Semmar ?

Mardi 23 octobre, 14 h. Le journaliste Abdou Semmar reçoit une communication téléphonique de la gendarmerie d’Alger qui le convoque au motif que Mohammed Mokadem, alias Anis Rahmani, PDG du groupe privé Ennahar, a déposé plainte contre lui pour diffamation et atteinte à la vie privée. Selon l’avocat du journaliste, la plainte n’a été enregistrée au niveau de la gendarmerie qu’à 17 h, non par le plaignant lui-même, mais par un représentant du groupe Ennahar.

Selon lui, la garde-à-vue du journaliste qui s’est déroulée dans de bonnes conditions, a commencé avant même que la plainte ne soit notifiée par écrit. « C’est du jamais vu ! », tempête l’avocat. « C’est du jamais vu aussi qu’un journaliste porte plainte contre un de ses collègues. »

Moins de vingt-quatre heures après le début des auditions du journaliste – qui a reçu la visite de son épouse -, un représentant de la wilaya (préfecture) d’Alger se rend à la gendarmerie pour déposer plainte au nom du préfet Abdelkader Zoukh. Là encore, pour « diffamation » et « atteinte à la vie privée ».

Au terme de deux jours de garde à vue, le procureur de la République a décidé de placer Abdou Semmar sous mandat de dépôt après l’avoir mis en examen pour quatre chefs d’inculpation : « diffamation », « insultes », « atteinte à la vie privée » et « menaces ».

Selon les avocats du prévenu, le groupe privé Condor, spécialisé dans l’électroménager et la téléphonie, n’a pas déposé plainte contre Abdou Semmar. L’épouse d’Abdou Semmar, qui lui a rendu visite à la prison d’El Harrach, confie à Jeune Afrique qu’il « garde le moral » et qu’il est « détenu dans de bonnes conditions ».

Un des avocats de Semmar déplore un défaut de solidarité des journalistes algériens à l’égard de son client, régulièrement critiqué par ses confrères pour ses « enquêtes » qui manquent de rigueur et de sérieux. Le journaliste a d’ailleurs été mis en garde contre d’éventuelles soucis judiciaires, mais il n’en a pas tenu compte.

De quoi le journaliste est-il accusé ?

Pendant les deux jours de la garde-à-vue, les gendarmes l’ont questionné sur deux articles. Le premier, daté du 3 octobre, porte sur la plainte d’Amira Bouraoui, médecin et opposante politique, entend déposer contre le PDG d’Ennahar qu’elle qualifie « de plouc instrumentalisé » et qu’elle rend responsables de la maladie de ses parents. Le deuxième article, publié le 20 septembre 2018 , évoque les appartements « luxueux » du préfet d’Alger, Zoukh.

Les gendarmes l’ont également interrogé sur ses relations avec le blogueur Amir DZ – de son vrai nom Amir Boukhors -, un cybermilitant aujourd’hui réfugié en Allemagne.

Sur sa page Facebook, qui affiche deux millions d’abonnés, Amir DZ prétend révéler des affaires de corruption dans lesquels seraient impliqués des responsables algériens. Il y colporte aussi des ragots sur la vie privée de certains dirigeants. Les enquêteurs de la gendarmerie ont par ailleurs interrogé le prévenu sur ses sources, qu’il a refusé de divulguer, ainsi que sur l’origine des financements de son média en ligne.

La plainte de Semmar contre Anis Rahmani

Dimanche 4 novembre, soit onze jours après l’incarcération d’Abdou Semmar, son avocat a à son tour déposé une plainte auprès du procureur de la République près de la Cour d’Alger contre Mohamed Mokadem, alias Anis Rahmani, pour « diffamation », « insultes » et « atteinte à la vie privée ». La famille du journaliste dénonce « un lynchage médiatique de la part de la chaîne Ennahar TV » durant les deux jours de garde-à-vue.

En cause, la diffusion des images des prévenus menottés dans l’enceinte du tribunal, le 25 octobre, sur les écrans de la chaîne que dirige Anis Rahmani et son épouse, partie prenante dans cette affaire. La caméra d’Ennahar a même pu les suivre jusqu’au fourgon cellulaire.

RSF juge la diffusion de ses images « contraire à l’article 56 de la Constitution [sur la présomption d’innocence, nldr] et aux conventions internationales ratifiées par l’Algérie ». L’ONG estime que ces pratiques condamnent de fait les prévenus et « peuvent impacter de manière dangereuse le déroulement du procès ».

Ennahar TV plaignante et procureur

L’avocat de Semmar récuse globalement et dans le détail les faits qui lui sont reprochés tels qu’ils sont été présentés en boucle par la chaîne en question. « Ils ont accusé Semmar et son collègue de blanchiment d’argent, d’extorsion de fonds, de chantage contre des personnalités et des chefs d’entreprise contre le wali d’Alger et il l’ont même accusé d’être membre d’un réseau criminel. C’est totalement inadmissible et contraire à la présomption d’innocence », explique-t-il à Jeune Afrique.

Ennahar TV est devenue le procureur général à charge contre notre corporation piétinant toute règle de protection des droits du citoyen

Le conseiller juridique dénonce au passage « une politique de deux poids deux mesures » concernant son client et le plaignant. « À ce jour, le PDG d’Ennahar n’a pas été entendu par les enquêteurs, malgré la plainte que nous avons déposée contre lui. La justice n’agit pas avec la même célérité concernant la plainte contre Semmar et la plainte d’Anis Rahmani », note l’avocat.

Dans une conférence de presse tenue à Alger mercredi 7 novembre, le Syndicat algérien des éditeurs de la presse électronique (SAEPE) a vivement dénoncé le traitement médiatique de cette affaire. « Une campagne de criminalisation du web-journalisme a été déclenchée dans certaines télévisions privées alors qu’une d’entre elles, Ennahar TV, est devenue le procureur général à charge contre notre corporation piétinant toute règle de protection des droits du citoyen face à la justice », indique un communiqué de la SAEPE qui compte plus de 40 éditeurs.


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L’incarcération des journalistes algériens est unanimement dénoncée, aussi bien en Algérie qu’à l’étranger, dans la mesure où le délit de presse n’est plus passible de prison depuis la réforme de 2012. Celle-ci avait supprimée deux articles de loi, introduits en mai 2001, qui prévoyait jusqu’à trois ans de prison et de fortes amendes contre les journalistes coupables de diffamation ou d’offenses. Le code de l’information de 2012 ne prévoit que des amendes de 50 000 à 500000 DA (370 à 3 700 euros) dans des affaires de diffamation ou d’atteinte à la vie privée.

Pourquoi, alors, ces journalistes sont-ils aujourd’hui en prison ? Selon les avocats des prévenus, la justice s’appuie sur le fait que ceux-ci ne sont pas détenteurs de carte de presse. N’étant pas des journalistes professionnels – la législation algérienne sur le droit de la presse ne couvre pas les médias en ligne -, les dispositions du code de l’information de 2012 ne s’appliquent pas sur eux. D’où leurs mises en examen et leur détention.

Faute de pouvoir obtenir la précieuse carte – la commission de délivrance de la carte de presse refuse d’en délivrer aux contributeurs des médias en ligne -, ces derniers ont donc la qualité de « blogueurs ». Le syndicat des éditeurs en ligne évoque d’ailleurs un  « déni » de la reconnaissance de la presse en ligne comme composée de médias à part entière. « Nous attendons plus que jamais du ministre de la Communication des mesures concrètes pour lever l’embargo institutionnel dont est victime la presse électronique », indiquent ces éditeurs.

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