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Benjamin Stora : « Le déni du passé colonial est tragique »

Par - Propos recueillis par Farid Alilat
Mis à jour le 27 novembre 2006 à 12:32

Originaire de Constantine, Benjamin Stora est professeur d’histoire du Maghreb à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), à Paris. Il a consacré plusieurs livres à l’histoire du Maghreb et de l’Algérie, notamment La Guerre d’Algérie (Hachette), écrit en collaboration avec Mohammed Harbi.

Jeune Afrique : Qu’est ce qui lie aujourd’hui Français et Algériens ?
Benjamin Stora : D’abord, la colonisation, qui sépare et rapproche à la fois. Au-delà des passions et des traumatismes suscités par la guerre d’indépendance, l’Algérie reste très présente en France, et inversement. Ensuite, l’héritage de la langue. L’Algérie est l’un des pays les plus francophones du monde. Le français y est enseigné à l’école, les tirages de la presse francophone y sont considérables et les chaînes françaises très regardées. Enfin, l’immigration. La première vague, au début du siècle dernier, a donné naissance à plusieurs générations d’enfants d’immigrés, si bien que de 2 millions d’Algériens, dont beaucoup sont français, vivent aujourd’hui dans l’Hexagone. Cette immigration est un pont permanent entre les deux pays.
Et les pommes de discorde ?
Même s’ils lui sont attachés pour son histoire, sa civilisation, sa culture et sa langue, les Algériens déplorent que la France n’ait jamais exprimé le moindre regret pour les exactions commises pendant la période coloniale. Et les Français, qui ont du mal à reconnaître leur défaite de 1962, ne comprennent pas pourquoi les Algériens refusent de banaliser leur rapport à l’histoire.
À Alger, le discours officiel cultive une sorte de haine à l’égard de la France coloniale. Mais les jeunes, eux, rêvent de visas
L’Algérie est une jeune nation qui a besoin de réaffirmer en permanence sa légitimité. La société est consciente que le discours politique à l’égard de la France sert à légitimer le pouvoir, mais cela n’exclut pas l’existence d’un fort sentiment nationaliste. Il y a dans les anciennes générations un puissant ancrage mémoriel relatif à l’histoire et à ses traumatismes. Dans les nouvelles générations, au contraire, la volonté de banaliser les rapports avec la France est manifeste. Il faudra attendre le passage des générations pour aboutir à une reconnaissance, du côté français, de la tragédie algérienne, et une banalisation de l’histoire coloniale, du côté algérien.
La France fera-t-elle un jour acte de repentance ?
La repentance appartient à la sphère religieuse et ne fait pas partie de la culture française, qui est laïque. Depuis 1962, c’est la première fois que surgit ce type de demande. D’éventuelles excuses de la France supposent une remise en question de sa conception du nationalisme, fondé sur la notion d’empire. Or les générations actuelles restent prisonnières du passé. À l’exception de groupes directement impliqués dans la guerre d’Algérie – pieds-noirs, soldats du contingent, harkis, partisans de l’Algérie française ou militants de l’indépendance -, la société refuse de se sentir concernée par cette histoire. Ce déni est tragique.