Sécurité

[Tribune] Comprendre la place et le rôle des femmes jihadistes

Par

Hasna Hussein est sociologue des médias et du genre, spécialiste de la propagande djihadiste. Présidente de l'Association de recherche et d'action contre le discours radical violent (ARAC), elle est la fondatrice du carnet de recherche "Contre-discours radical".

Photo d'illustration. © Hadi Mizban/AP/SIPA

Pour la première fois en Tunisie, une femme a commis un attentat suicide lundi 29 octobre, sur l'avenue Habib Bourguiba à Tunis. Est-ce un acte isolé, ou faut-il l'analyser comme un revirement de stratégie des organisations terroristes ?

Lundi 29 octobre, une jeune femme s’est fait exploser dans le centre-ville de Tunis, faisant 20 blessés. Même si elle n’a pas encore été officiellement revendiquée, l’attaque reprend le modus operandi de l’organisation État islamique, qui a déjà commis plusieurs attentats dans le pays. Le caractère inédit de cet acte réside dans l’implication d’une femme. Rares sont en effet les attentats suicides perpétrés par la gent féminine.


>>> À LIRE – Tunisie : après l’attentat-suicide de Tunis, le président prolonge l’état d’urgence


La féminisation du jihad constitue un phénomène social depuis la création de Daesh. Mais avec le recul de ce groupe sur le terrain, la question qui se pose aujourd’hui est le degré de menace que constitue l’engagement des femmes dans ses rangs. Les défaites militaires ont-elles engendré un changement dans sa conception du rôle de la femme ? La kamikaze tunisienne en serait-elle l’illustration ?

Divergences idéologiques

On oublie trop souvent que les revers des combattants n’ont pas fait cesser la propagande officielle de Daesh, qui continue d’inonder l’espace numérique de manière aussi active qu’au début du lancement du groupe terroriste. L’attentat suicide de l’avenue Bourguiba, perpétré par une jeune chômeuse originaire de la ville côtière et touristique de Mahdia, est d’autant plus surprenant, de prime abord, que Daesh semble rester fidèle à sa conception traditionnelle de la femme et de son rôle dans le jihad.

Dans une édition de son bulletin de guerre hebdomadaire Annaba’ (La nouvelle), publiée en mars 2018, l’organisation terroriste – ou ce qu’il en reste – a publié une infographie sur le « jihad des femmes », dans laquelle elle insiste sur l’implication des femmes dans le « jihad sans combat ». Pour illustrer ses propos, Daesh avance six arguments basés essentiellement sur des hadith : « le jihad sans combat » ; « le jihad avec l’argent » ; « le soutien aux djihadistes » ; « la légitime défense » ; « la récompense des excusé(e)s » ou encore « la défense en cas d’attaque ».

L’engagement dans les groupes jihadistes est un exutoire face aux crispations sociales et psychologiques

Or, ledit califat est depuis sa création traversé par de sérieuses disputes d’ordre idéologique parmi les différentes tendances qui le constituent. On peut sérieusement postuler que la question des femmes fait partie de ces points d’achoppement. Le niveau de barbarie toléré et les rôles des uns et des autres en est un autre. Des jihadistes tunisiens se trouvaient à la tête du courant le plus rigide et acharné au sein du groupe préconisant la suppression du principe de l’uzr bil jahl (l’excuse par ignorance), justifiant une certaine « tolérance » à l’égard des civils.

En outre, pour un nombre important de femmes tunisiennes (et d’autres), l’engagement dans les groupes jihadistes est un exutoire face aux crispations sociales et psychologiques qu’elles éprouvent dans leur quotidien. Cette ex-étudiante à l’université, chômeuse depuis plus de quatre ans, a ainsi donné à son suicide un sens prétendument transcendant : celui d’un accès immédiat au paradis, que Daesh « vend » aux jihadistes (masculins) dans sa propagande.

Muhajirât et « femmes endurantes »

Même si les femmes ont souvent des rôles de soutien aux moudjahidines, et qu’elles n’ont généralement accès à des rôles décisionnels que lorsqu’il s’agit du recrutement et du maintien de l’engagement d’autres femmes, il faut tenir compte de certaines évolutions depuis l’avènement de Daesh. Des sphères féminines se sont ainsi formées au sein de ce groupe, notamment parmi les « migrantes » (muhajirât). En terme d’actions, ces dernières – qu’elles soient arabes, européennes, occidentales ou autres – , disposent d’une certaine autonomie.

Les muhajirât constituent l’élite féminine qui a contribué à une évolution de la conception des femmes et de leurs rôles dans les rangs de ce groupe. Parmi elles, les conseillères (wa’izat) sont très actives dans la propagande officielle. Il s’agit d’une catégorie de femmes instruites, disposant d’une certaine maîtrise des sciences religieuses. Leurs écrits traitent de thématiques spécifiques censées répondre aux besoins et aux attentes des femmes engagées dans cette idéologie, comme la polygamie, le divorce, l’éducation islamique des enfants ou encore la situation des veuves (Arâmel). Les textes, publiés dans les différents magazines du groupe, prennent la forme de conseils (nasâ’ih) et de leçons (douroûs) à destination des femmes.


>>> À LIRE – Terrorisme : la Tunisie face aux « revenants » de l’État islamique


S’ajoutent à cette catégorie les épouses des « martyrs », qui représentent un modèle féminin « idéalisé » de la femme endurante. D’où la nécessité de mieux appréhender la place des femmes et leurs rôles dans les rangs des groupes jihadistes, ainsi que leurs motivations, en cumulant au maximum les données de première main. Cela devrait s’avérer de plus en plus possible à mesure de leurs retours dans leurs pays d’origine. Ces informations peuvent constituer une base fiable et précieuse dans la perspective de constituer un corpus de contre-discours.

Introduire le genre dans les études et la prévention

L’étude de ce sujet occupe encore une place relativement modeste dans les recherches sur le jihadisme. En France, ces dernières s’intéressent plutôt à la genèse historico-politique de l’idéologie jihadiste violente, aux profils sociologiques et psychologiques des hommes engagés dans le combat, et parfois à sa propagande.

Les études de genre permettent de dépasser le préjugé des femmes représentées comme actrices passives et non violentes

L’outil genre permet de dépasser certains préjugés tendant à représenter les femmes comme des actrices nécessairement passives et non violentes. Considérer l’engagement de ces femmes comme une forme de déviance des normes de féminité n’est plus une approche totalement satisfaisante, comme en témoigne le cas de cette trentenaire tunisienne et d’autres qui l’ont précédé (notamment les Françaises impliquées dans la préparation d’un attentat – déjoué– devant la cathédrale Notre-Dame à Paris, en septembre 2016).

Il paraît ainsi nécessaire, aujourd’hui, que les familles et les professionnels en charge des publics concernés soient sensibilisés, mais aussi formés à l’approche genre, afin de pouvoir non seulement comprendre l’instrumentalisation du statut de la femme dans l’espace discursif radical, mais aussi contribuer à développer une méthode de prise en charge adaptée à cette problématique.

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte