Politique

Maroc : la discrète réconciliation avec les anciens exilés islamistes

Le fondateur de l'organisation islamiste clandestine Chabiba Islamiya, Abdelkrim Moutiî. © Youtube/abdelkarim Mouti

Condamnés à l'exil ou à la prison dans les années 1980 et 1990, les militants de l'organisation islamiste clandestine Chabiba Islamiya reviennent au compte-gouttes au Maroc, où une discrète politique de réconciliation a été mise en œuvre sous l'égide du Conseil national des droits de l'homme (CNDH).

Vendredi 2 novembre, leurs camarades islamistes étaient nombreux à l’aéroport de Casablanca pour accueillir Abdellatif El Idrissi et Abdelmoula El Khentache, de retour de leur exil français. Recherchés par la police marocaine, les deux sont des anciens membres de la Chabiba Islamiya (Jeunesse islamique), une organisation islamiste clandestine marocaine fondée à la fin des années 1960 – et aujourd’hui inactive. Condamné à mort par contumace, le premier n’avait pas foulé le sol du royaume depuis plus de 30 ans.

Les deux noms apparaissaient dans le dossier de l’attaque de l’hôtel Atlas Asni à Marrakech qui, en 1994, avait coûté la vie à deux touristes espagnols. En février et août 2018, Abdellah Biloul et Salah Bouhsiss, deux autres anciens sympathisants de la Chabiba – dont les noms avaient été cités dans la même affaire – , sont eux aussi revenus au Maroc.

Les islamistes ont l’impression d’avoir été tenus à l’écart d’une réconciliation réservée à la gauche

En 2004, cinq ans après l’accession au trône de Mohammed VI, l’État initiait l’Instance équité et réconciliation (IER), un programme visant à tourner la page des « années de plomb » du règne de Hassan II, marquées par la violence politique. Les islamistes ont souvent eu l’impression d’avoir été tenus à l’écart de ce processus de réconciliation qui aurait, selon eux, surtout concerné la gauche.


>>> À LIRE – Comment les Marocains tentent de s’approprier la mémoire nationale


Mais depuis quelques années, Rabat semble décidé à tourner la page de l’histoire violente qui l’a opposé à la frange dure du mouvement islamiste dans les années 1970 et 1980. En moins de cinq ans, c’est une vingtaine d’anciens militants recherchés et vivant en exil qui est revenue, selon Abdellah Lamari, avocat d’une partie d’entre eux – et lui-même condamné à dix ans de prison en 1984 pour son appartenance à la Chabiba.

Ouled Lahbib le précurseur

La réconciliation a commencé en 2013 avec le retour d’Ouled Lahbib. Ce dernier a été le bras droit du fondateur et chef de la Chabiba, Abdelkrim Moutiî – qu’il a même aidé à fuir du Maroc vers la Libye de Mouammar Kadhafi, dont l’organisation avait le soutien. En 1984, Lahbib avait été condamné à mort, lors d’un procès au cours duquel 71 militants de la Chabiba étaient passés devant la justice.


>>> À LIRE – Maroc : réinsérer d’anciens détenus politiques par le travail


Parmi eux, Lamari, mais aussi Abderrahim Mouhtad, gérant de camps d’entraînement et organisateur du trafic d’armes de la Chabiba. Après sa sortie de prison, Mouhtad a créé en 2004 une association, Ennassir, pour venir en aide aux salafistes proches de la Salafia Jihadia, dans le viseur de l’Intérieur depuis le 11 septembre 2001. Il fréquente aussi le Forum vérité et justice (FVJ), association d’anciens prisonniers habitués à dialoguer avec les institutions marocaines.

Interlocuteurs privilégiés

Lahbib, Mouhtad et Lamari – l’avocat est membre du Parti renaissance et vertu (PRV), formation islamiste à laquelle l’État a délégué, de façon plus ou moins formelle, la réinsertion d’ex-figures salafistes radicales libérées à partir de 2011 – sont trois interlocuteurs importants pour les institutions marocaines sur le dossier des anciens de la Chabiba.


>>> À LIRE – Terrorisme au Maroc : les cheikh repentis de Sa Majesté


Ils dialoguent notamment avec Mohamed Essabar, secrétaire général du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) – une institution marocaine indépendante du gouvernement, qui a reçu la bénédiction du Palais pour la mise en œuvre de cette opération. « À chaque retour d’un exilé, un membre du CNDH fait le déplacement à l’aéroport pour l’accueillir », précise Abdellah Lamari. Contactée à plusieurs reprises, l’instance n’a pas pu donner suite à nos sollicitations.

Le ministre de la Justice Mustapha Ramid a facilité l’avancée du dossier

Les islamistes peuvent aussi compter sur un interlocuteur avisé, en la personne du ministre d’État chargé des Droits de l’homme, Mustapha Ramid. Titulaire du portefeuille de la Justice entre 2012 et 2017, cet avocat de profession, cadre du Parti islamiste justice et développement (PJD) et ex-président de l’association Mountada al Karama – active dans la défense des droits des prisonniers, notamment salafistes – « a facilité l’avancée du dossier », selon Me Lamari.

En 2015, Lamari et Mouhtad, paré de son inénarrable bonnet, son grand sourire et sa silhouette massive et longiligne, avaient également reçu cinq ex-membres de la Chabiba Islamiya à leur retour d’exil. « Un beau moment », se souvient leur avocat. À l’aéroport de Marrakech, les quinquagénaires à l’air fatigué, qui n’avaient pas revu leur pays depuis 1985, avaient tous embrassé le drapeau du Maroc, sous les yeux de leurs anciens compagnons de route et membres de leurs familles.

Des voix s’étaient alors élevées à gauche, du côté de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), pour qui la Chabiba est derrière le meurtre de son leader Omar Benjelloun, assassiné en 1975. De quoi énerver Lamari, qui en appelle au respect des principes de « concorde et de réconciliation ».

Certains cas posent toujours problème

« Le dossier n’est pas clos pour autant », fait remarquer Driss El Ganbouri, chercheur et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islamisme marocain. Il ne reste plus qu’une poignée d’exilés encore à l’étranger, mais les recommandations de l’IER permettent effectivement à ceux de retour de demander des indemnités. De son côté, Lamari rappelle que plusieurs personnes sont toujours détenues au Maroc dans le cadre de l’attentat de l’hôtel Atlas Asni – dont certains sont des ressortissants français ou algériens : Stéphane Aït Idir, Kamel Benachka, Abdesslam Guerrouaz…

El Ganbouri assure également qu’il n’est toujours pas question d’un retour d’Abdelkrim Moutiî, 82 ans. Le fondateur de la Chabiba, qui continue de s’exprimer de manière virulente depuis Londres, conditionne la procédure à une permission de s’engager en politique. Au vu de ses propos, qui visent même les actuels islamistes du PJD au gouvernement, c’est une requête qui semble impossible à satisfaire pour l’Intérieur. Sans parler de l’USFP et d’autres franges de la gauche, qui risquent de s’y opposer fermement.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte