Diplomatie

La diplomatie du tatami : comment Israël se rapproche des pétromonarchies par le judo

Le judoka israélien Peter Paltchik, avec sa médaille d'or remportée au Tournoi d'Abu Dhabi. © Kamran Jebreili/AP/SIPA

En brillant à Abu Dhabi sans avoir à cacher leurs couleurs, les judokas israéliens ont fait plus que créer la sensation, le 29 octobre. Leur triomphe sportif donne à l’État hébreu l’occasion inespérée d’assumer une normalisation de ses rapports avec le monde arabe. Principalement dans le Golfe Persique.

Cinq médailles, dont deux en or. La délégation israélienne est repartie des Émirats arabes unis avec le même palmarès qu’en 2017. La frustration en moins. Car, à la différence de la précédente édition du Grand Slam d’Abu Dhabi – sorte de « Roland-Garros du Judo » -, l’hymne israélien a retenti à deux reprises dans la Mubadala Arena.

En se hissant sur la plus haute marche du podium à deux jours d’intervalle, Sagi Muki et Peter Paltchik ont été chaleureusement applaudis et pouvaient fièrement poser leur regard vers l’écran géant où est apparu le drapeau bleu et blanc frappé de l’étoile de David.

Hymne et couleurs

« De ne pas avoir pu jusqu’ici arborer nos couleurs, on l’a vraiment ressenti comme un manque. Aujourd’hui, je suis extrêmement heureux d’avoir pu me battre au nom de mon pays et cette victoire est un des plus forts moments de ma carrière », s’est exclamé Muki après la cérémonie.

Un an plus tôt, son compatriote Tal Flicker n’avait pas goûté aux mêmes honneurs sportifs. Vêtu d’un kimono où les initiales de la fédération internationale de Judo (FIJ) avaient remplacé celles désignant Israël (ISR), il s’était imposé sans gloire ni saveur dans la catégorie des moins de 66 kg.


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Flicker, pour faire entorse au protocole, avait alors entonné a capela l’hymne national israélien quand a raisonné celle du tournoi. Critiqué par les instances du sport et menacé par la FIJ de se voir retirer l’organisation de cette prestigieuse compétition, les Émirats arabes unis ont nié tout boycott indirect, assurant avoir cherché à « protéger la sécurité des judokas israéliens ».

Ce précèdent a contraint les autorités marocaines, six mois plus tard, a accepté que ces derniers concourent normalement. Quand l’Israélienne Timna Nelson-Levy a reçu sa médaille d’or, son hymne et son drapeau n’ont donc pas été interdits.

Visite inédite d’une ministre

Chen Kedem Maktubi/AP/SIPA

À Abu Dhabi, le mois dernier, un autre tabou a été brisé : Miri Regev, ministre de la Culture et des Sports dans le gouvernement Netanyahou, avait fait le déplacement. « Nous sommes entrés dans l’histoire, a-t-elle lancé en larmes au pied du podium où venait d’être sacré Sagi. C’est la première fois qu’on entend la Ha’tikva dans un pays musulman. C’est un énorme accomplissement pour notre judo et un immense succès aussi pour l’État d’Israël. »


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Sa visite dans un pays du Golfe en qualité de ministre est une première notable alors que Tel Aviv et Abu Dhabi n’entretiennent aucune relation diplomatique. Son appartenance au Likoud, le parti nationaliste israélien, n’a d’ailleurs en rien altéré l’accueil des responsables émiratis. Pas même le fait qu’elle soit une femme. Le 29 octobre, Regev était reçue à la grande mosquée Cheick Zayed, preuve que la politique n’est jamais très éloignée du sport.

L’ancienne porte-parole de l’armée, se voulant respectueuse des lieux et de ses hôtes, avait revêtu pour l’occasion une abaya rouge traditionnelle, assorti d’un voile blanc qui dissimulait sa chevelure brune. « C’est un grand honneur d’avoir pu me rendre ici et je souhaite que cela puisse servir la paix entre nos peuples ».

Rapprochement avec les pétromonarchies

Ce rapprochement avec les pétromonarchies du Golfe s’est considérablement accentué ces dernières années face à la crainte commune d’assister à l’avènement d’un Iran nucléaire étendant son influence du Yémen à la Syrie.

D’une discrète coopération en matière de renseignements contre cet ennemi juré, les liens avec l’État hébreu se sont mus en alliance stratégique régionale. L’Arabie saoudite de Mohamed Ben Salman autoriserait à présent les appareils de l’aviation israélienne à survoler son territoire, tandis que l’administration Trump rêve de sceller une Pax Americana entre son plus fidèle allié au Proche-Orient et les régimes sunnites modérés.


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Signe des temps : à Oman le 27 octobre dernier, le sultan Qabous recevait en grandes pompes le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, habitué à plus de discrétion quand il rencontre le roi de Jordanie, Abdallah II, et le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, les deux seuls pays arabes avec lesquels un traité de paix est pourtant en vigueur.

« Nous avons toujours cru que nous ouvririons les portes de la paix avec le monde arabe au sens large si nous résolvions le problème palestinien. Mais il est peut-être plus vrai que si vous vous ouvrez au monde arabe et que vous normalisez vos relations avec eux, cela finira par ouvrir la porte à la réconciliation et à la paix avec les Palestiniens », résume Netanyahou.

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