Diplomatie

Maghreb : pourquoi la Mauritanie revient sur le devant de la scène diplomatique

Le chef de l'État mauritanien, Mohamed Ould Abdelaziz, au siège des Nations unies en 2014. © John Minchillo/AP/SIPA

L'Algérie, le Maroc puis la Tunisie se sont relayés à Nouakchott ces derniers jours, avec pour objectif de renforcer leurs liens avec leur voisin méridional. Échanges commerciaux, diplomatie, relations bilatérales... retour sur les motivations de chacun.

C’est un véritable ballet diplomatique qui s’est joué à Nouakchott ces derniers jours. Les représentants des trois autres pays maghrébins, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, se sont tous succédé en Mauritanie en ce début de mois de novembre.

Dernière visite en date, celle du chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed, qui s’est envolé lundi pour une visite de deux jours à Nouakchott. Il devait y présider, aux côtés de son homologue mauritanien Mohamed Salem Ould Béchir, les travaux de la grande commission mixte de coopération entre les deux pays. Une poursuite des premiers travaux initiés lors d’une première session à Tunis, à la maison des hôtes de Carthage, en décembre 2015. Cette première s’était achevée après la signature de onze conventions, programmes exécutifs et protocoles de coopération mauritano-tunisien.


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Cette instance a pour but de renforcer les liens entre Youssef Chahed et son homologue alors qu’Ennahdha, formation majoritaire en Tunisie, jouit depuis déjà plusieurs années d’une relation privilégiée avec le parti d’opposition Tawassoul – en 2012, Rached Ghannouchi avait notamment été accueilli en grandes pompes au deuxième congrès du parti islamiste mauritanien. « Le rapprochement entre les deux chefs de gouvernement illustre le fameux adage selon lequel ‘les ennemis de mes ennemis sont mes amis' », décrypte pour Jeune Afrique un spécialiste de la politique mauritanienne.

« La relation avec la Tunisie est une bouffée d’oxygène pour la Mauritanie, qui pourrait facilement être satellisée par les deux acteurs colossaux que sont le Maroc et l’Algérie », confie à Jeune Afrique un proche du président Aziz – qui rappelle que Habib Bourguiba a été le premier chef d’État à reconnaître son pays, à une époque où « le Maroc y avait encore des prétentions territoriales ».

Pour l’Algérie, une porte d’entrée vers le Sénégal

La quatrième édition de la Foire des produits algériens à Nouakchott s’est quant à elle déroulée du 23 au 29 octobre. Une porte d’entrée pour l’économie algérienne qui cherche, au-delà de la Mauritanie (4 millions d’habitants), à conquérir des marchés ouest-africains, dont le Sénégal et ses 16 millions de consommateurs. Un rapprochement économique qui continue d’évoluer après son apogée en août 2018 avec l’ouverture d’un poste frontière terrestre entre les deux pays au niveau de la wilaya de Tindouf – le premier entre les deux pays.


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Cette initiative a permis de réduire drastiquement les coûts à l’export pour les producteurs algériens. En acheminant leurs produits par la terre, la durée du transport s’est réduite à moins de dix jours, au lieu de 50 par voie maritime.

Le gouvernement algérien compte également installer une zone de stockage pour permettre aux entreprises algériennes d’entreposer leurs produits avant de les acheminer vers le Sénégal. Un véritable avantage pour l’Algérie par rapport à ses concurrents, et notamment face au Maroc qui reste pour l’instant le premier partenaire économique africain de la Mauritanie – 48% du volume total des produits importés du continent africain sont marocains.

Avant d’être un choix, l’entretien de bonnes relations avec l’Algérie reste une obligation

Les 21 et 22 octobre, le ministre des Affaires étrangères mauritanien avait déjà effectué une visite de travail de deux jours en Algérie. « Avant d’être un choix, l’entretien de bonnes relations avec l’Algérie reste une obligation, explique notre informateur mauritanien. Avec l’instabilité de la situation sécuritaire au nord Mali, la Mauritanie ne peut pas se permettre de se mettre à dos un allié de taille comme l’Algérie. »

Nasser Nasser/AP/SIPA

Pour le Maroc, un enjeu diplomatique au Sahara

C’est  en messager que le ministre des Affaires étrangères marocain, Nasser Bourita, a fait le déplacement jusqu’en Mauritanie, muni d’une missive royale destinée au président Mohamed Ould Abdel Aziz. Timing opportun : cette rencontre intervient deux jours après l’adoption d’une résolution par le Conseil de sécurité de l’ONU actant la tenue d’une table ronde sur le Sahara occidental, impliquant le Maroc, la Mauritanie, l’Algérie et le Polisario, les 5 et 6 décembre prochains à Genève.


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Lors de cet échange, Bourita a affirmé « la volonté commune des deux dirigeants d’impulser la relation entre les deux pays sur tous les plans ». Difficile pourtant d’imaginer un tel rapprochement il y a peu, les relations entre le Maroc et la Mauritanie ayant été pour le moins complexes ces 20 dernières années. Des tensions qui ont largement pour origine la question du Sahara occidental, après la reconnaissance par la Mauritanie de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). C’est d’ailleurs à Zouerate, en Mauritanie, que naît en 1973 le Front Polisario.

Ces dernières années, Nouakchott a délaissé sa position de neutralité dans le dossier du Sahara pour un soutien plus affiché à la RASD. Au lendemain du décès du chef du Polisario, Mohamed Abdelaziz, fin mai 2016, le président mauritanien avait même décrété trois jours de deuil national. En septembre 2017, c’est le cas de deux opposants mauritaniens installés au Maroc qui a suscité des tensions entre les voisins. Un échange entre le président mauritanien et le roi du Maroc avait toutefois mené à l’expulsion de Mohamed Ould Bouamatou, l’ennemi numéro 1 du régime mauritanien.

Même s’il renforce les liens avec le Maroc, ce récent rapprochement n’indique pas un revirement de situation

Ce n’est qu’en décembre de la même année que le président Mohamed Ould Abdelaziz a décidé de nommer un ambassadeur à Rabat, un poste laissé vacant pendant cinq années. Nouakchott a par ailleurs soutenu le retour du Maroc au sein de l’Union africaine au mois de janvier 2017, ainsi que la candidature marocaine à l’organisation du Mondial 2026.

« Même s’il renforce les liens bilatéraux, ce récent rapprochement n’indique en aucun cas un revirement de situation. La relation entre le Maroc et la Mauritanie reste froide », tempère un proche de la présidence. « Il est vrai que la Mauritanie est totalement impliquée dans le conflit au Sahara occidental, mais elle n’a pas les moyens de ses ambitions. Pencher pour la position algérienne sur ce dossier reste l’unique solution dont elle dispose », conclut notre source.

 

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