Diplomatie

Bernardino León Gross : « En Arabie saoudite, l’avenir ne se fera pas sans MBS »

Le prince héritier, Mohamed Ben Salmane, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

Pour le diplomate espagnol, actuel directeur de l’Académie diplomatique des Émirats arabes unis, le prince héritier saoudien conserve du pouvoir et espère rebondir après le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, le 2 octobre au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul.

Bernardino León Gross, ancien représentant spécial et ex-chef de la mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul), dirige actuellement l’Académie diplomatique émiratie. Depuis ce poste d’observation privilégié, il capte les tendances de fond qui animent la péninsule, tout en gardant un œil attentif sur la situation des migrants.

Jeune Afrique : Que disent les décideurs saoudiens à propos de la disparition de l’éditorialiste Jamal Khashoggi ?

Bernardino León Gross : Personne ne songe à nier que les auteurs de l’assassinat sont Saoudiens. Mais pour beaucoup, le donneur d’ordres ne peut pas être le prince héritier. Selon eux, il ne saurait avoir commandé une telle opération en Turquie, qui n’est pas à proprement parler le premier allié de Riyad. En revanche, les mêmes peuvent concéder « off the record » que l’assassinat est peut-être le résultat d’un climat qu’il a participé à instaurer.


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Le prince héritier Mohamed Ben Salman est-il fragilisé ?

Il y a plusieurs tendances au sein du palais. Mais d’après ce que je comprends, l’avenir ne se fera pas sans « MBS ». Il est soutenu par un bloc important de la société, au-delà même des cercles de pouvoir. Dans une grosse frange de la classe moyenne, il est perçu comme le seul à pouvoir tenir tête aux conservateurs.

Fabio Campana/AP/SIPA

Vous employez l’expression « Otan arabe ». À quoi cela correspond-il ?

Cela fait deux ans que l’expression a commencé à être utilisée. Il s’agit, grosso modo, de l’envie d’un certain nombre de dirigeants arabes de voir naître une coalition pérenne, qui serait articulée autour de l’Arabie saoudite, des Émirats, de l’Égypte, du Koweït, de Bahreïn et éventuellement de la Jordanie. C’est à peu de choses près la coalition active au Yémen. Ce regroupement de forces aurait pour but de permettre une montée en puissance de chacune d’entre elles, en plus d’avoir un aspect dissuasif.

La disparition de Khashoggi ne doit qu’accélérer le processus de création formel d’une force arabe

Paradoxalement, la disparition de Jamal Khashoggi, pour un certain nombre de décideurs dans le Golfe, ne doit qu’accélérer le processus de création formel d’une telle force, car elle aurait selon eux révélé la capacité de nuisance d’Ankara. Dans les capitales arabes, beaucoup arguent qu’il faut se mobiliser pour pouvoir résister à Téhéran et à Ankara.

Les puissances de la péninsule arabique souhaitent-elles vraiment un rapprochement avec Israël ?

La visite de Benyamin Netanyahou à Oman montre qu’il y a une possibilité concrète de rapprochement. En fait, le message est en substance qu’il n’y a « aucune raison anthropologique, religieuse ou fondamentale à ne pas reconnaître Israël ». Mais il y a un pendant à cela, et tous mes interlocuteurs le soulignent : aucune discussion n’est possible sans un plan pour la création d’un État palestinien viable.


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Concernant le Yémen, n’y a-t-il aucun changement à l’horizon ?

Il y a quelques jours, le général américain James Mattis était à Bahreïn. Il a fait des déclarations selon lesquelles les États-unis, dont l’influence dans le Golfe est indéniable, souhaitent voir le conflit prendre fin. Il a évoqué pêle-mêle un possible embargo sur les armes, le respect des frontières yéménites et la possibilité d’une reconnaissance politique et d’une forme d’autonomie pour les Houthis. Enfin, il a sous-entendu qu’il souhaitait voir les Nations unies plus impliquées.

Il y a une inflexion : la guerre au Yémen a lassé et sa poursuite est questionnée de manière claire

Le changement que j’ai dénoté lors de son intervention, c’était le ton, la précision, l’insistance. Il y a une inflexion : cette guerre a lassé et sa poursuite est questionnée de manière claire.

Diriez-vous que dans la presse occidentale, il existe bien une forme de « saudi bashing » ?

Vous savez, j’ai été traducteur vers l’espagnol du livre Covering Islam d’Edward Saïd. Alors oui, je crois bien qu’il existe une nette tendance à pointer du doigt les Arabes en général : les pays, les personnalités, les institutions, les cultures… C’est particulièrement vrai quand il s’agit de terrorisme jihadiste : pour ne pas avoir à se remettre en question, on accuse les Saoudiens.

Il y a peu, le Conseil constitutionnel français a tranché : une aide désintéressée aux migrants ne saurait être un crime. Faut-il généraliser ce genre de décisions, en l’inscrivant par exemple dans le droit international ?

Le droit international contient déjà un certain nombre de dispositions, qu’il s’agit le plus souvent de traduire en actes. Mais nous ne devons effectivement pas cesser d’adapter le droit international, surtout quand on voit la montée en puissance des populistes européens. Je prendrai un seul exemple : la Déclaration universelle des droits de l’homme parle du droit à demander le refuge. Il n’y a plus qu’à consacrer aujourd’hui ce principe dans les faits.

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