Diasporas

À Rio, les descendants d’esclaves en émoi après l’élection de Jair Bolsonaro

Des étudiants brésiliens opposés à Jair Bolsonaro, le nouveau président du pays (photo d'illustration).

Des étudiants brésiliens opposés à Jair Bolsonaro, le nouveau président du pays (photo d'illustration). © Silvia Izquierdo/AP/SIPA

Reconnus par la Constitution brésilienne, les anciens refuges d’esclaves fugitifs abritent aujourd’hui leurs descendants. Au cœur de Rio, la communauté quilombo fait face à l’hostilité grandissante des autorités et d’un voisinage exclusivement blanc. Et l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro n’arrange rien…

Sur les rives de la lagune Rodrigo de Freitas, dans la zone sud de la ville de Rio de Janeiro, les favelas ne sont qu’un lointain paysage. Dans ce quartier huppé de Rio, le mètre carré est l’un des plus chers de la ville. Les immeubles y ont fleuri comme des champignons au milieu des années 1960, période où la dictature militaire a chassé les habitants des favelas pour y installer l’élite carioca. Au cœur des luxueuses résidences rue Sacopa, un îlot de résistance, que ni les autorités ni le béton n’ont pu déloger : le Quilombo Sacopa, l’un des camps de la communauté quilombo du Brésil, principalement organisée de descendants d’esclaves.

En franchissant le portillon de la communauté, on entre dans un autre monde. Un oasis naturel insoupçonnable de l’extérieur. Neufs familles de 32 membres vivent ici en communauté. Le lieu se compose d’une grande cuisine collective et de quelques maisons, construites au milieu de 18 000 m² de forêt tropicale, préservée par la famille depuis six générations. « Nous avons une relation très forte avec la terre de nos ancêtres, explique Luiz Pinto, le fils du patriarche de la communauté. Cet espace nous offre un lieu de vie mais aussi la possibilité de perpétuer nos traditions, notre histoire et notre identité dans un pays qui nous renie. »

Un enfant d'un an devant son domicile à Quilombo Sacopa, à Rio de Janeiro, au Brésil.

Un enfant d'un an devant son domicile à Quilombo Sacopa, à Rio de Janeiro, au Brésil. © Victor R. Caivano/AP/SIPA

Résistance et intimidations

Dernier pays des Amériques à abolir le système esclavagiste (1888), le Brésil est aussi le pays qui a reçu le plus d’esclaves. Quatre millions, soit dix fois plus qu’aux États-Unis. Un passé indéniable au vu du métissage de la société brésilienne, mais que l’histoire officielle peine encore à raconter.


>>> À LIRE – Brésil : bienvenue au pays du racisme « cordial » !


Hérités de leurs ancêtres, les quilombos constituaient autrefois des communautés organisées d’esclaves et de réfugiés qui luttaient pour leur liberté. Cent trente ans après l’abolition de l’esclavage, ils abritent désormais leurs descendants, mais restent des lieux de résistance, tant le combat pour l’égalité des droits entre Blancs et Noirs reste inachevé au Brésil.

Résistance par la culture noire et la mémoire. Mais surtout, résistance par l’occupation de ces terres ancestrales, desquelles on a maintes fois tenté de les chasser. Du voisin qui plante de la marijuana pour ensuite les dénoncer, à la surveillance policière injustifiée, en passant par une décision de justice leur interdisant toute activité culturelle, la famille Sacopa ne compte plus les tentatives d’intimidation dont elle a été victime au fil des années.

Des habitants du Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil., se rassemblent pour manger.

Des habitants du Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil., se rassemblent pour manger. © Victor R. Caivano/AP/SIPA

Notre présence dérange, tout simplement

«  Nous sommes une famille de Noirs dans un quartier de Blancs, riches et puissants. Notre présence dérange, tout simplement », estime Luiz. À la suite de plaintes du voisinage, les Sacopa ont perdu l’autorisation d’élever des animaux. Ils ne peuvent également plus organiser les cours de capoeira, de samba, et les concerts qui faisaient connaître le lieu au public. Un coup dur pour l’économie du quilombo qui reposait principalement sur ces activités culturelles. Une association de quartier s’est également constituée pour tenter de restreindre le territoire au motif de la préservation de l’environnement.

Une femme prépare un ragoût traditionnel appelé "feijoada" au Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil.

Une femme prépare un ragoût traditionnel appelé "feijoada" au Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil. © Victor R. Caivano/AP/SIPA

La situation risque de s’aggraver sous la présidence ouvertement raciste de Jair Bolsonaro

Une difficile restitution des terres

Reconnu en 2014, après de longues années de bataille judiciaire, la communauté est toutefois l’une des rares à avoir obtenu son titre de propriété. Car si les quilombos sont reconnus par la Constitution brésilienne de 1988 (article 68), il a fallu attendre une loi régulant la démarcation des terres à l’initiative du gouvernement Lula en 2003, pour que les premières terres soient officiellement accordées au titre d’une réparation historique. Quinze années se sont écoulées depuis ce décret, et seuls 200 quilombos ont obtenu leurs titres de propriété sur les quelque 5 000 estimés sur l’ensemble du territoire brésilien.

En cause, la complexité et la lenteur du processus qui peut s’étaler sur des dizaines d’années. Le manque de ressources attribuées à l’Institut national de colonisation et de la réforme agraire (INCRA), en charge de la titularisation, rend également impossible l’étude des milliers de dossiers en attente. Un constat qui révèle un racisme institutionnel tenace,  mais aussi la puissance du lobby de l’agrobusiness dans un pays où une poignée de familles se partagent la moitié de l’espace rural. « La situation risque de s’aggraver sous la présidence ouvertement raciste de Jair Bolsonaro », s’inquiète Luiz Sacopa.

la lagune Lagoa Rodrigo de Freitas est vue depuis le Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil.

la lagune Lagoa Rodrigo de Freitas est vue depuis le Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil. © Victor R. Caivano/AP/SIPA


>>> À LIRE – Élection de Jair Bolsonaro : le coup de grâce pour les relations Brésil-Afrique ?


L’arrivée de Jair Bolsonaro

Soutenu par le lobby de l’agrobusiness, le nouveau président a promis d’en finir avec la reconnaissance des terres indigènes et des quilombos lors de sa campagne. Il estime d’ailleurs illégitime le devoir de réparation historique lié à la traite négrière, car d’après lui : « Les Portugais n’allaient même pas en Afrique. Ce sont les Noirs eux-mêmes qui livraient des esclaves ».


>>> À LIRE – Le Brésil, géant à l’influence grandissante en Afrique


Au Brésil, la majorité des quilombos sont situés en zone rurale. Ces terres fertiles sont très convoitées par les éleveurs de bovins et les planteurs de soja, deux secteurs de poids pour l’économie du premier exportateur mondial de soja et de viande bovine. Bien qu’elles soient protégées par la Constitution, les ONG de défense des peuples autochtones et de protection de l’environnement craignent « un sentiment d’impunité du lobby agricole » sur ces terres, sous la présidence de Jair Bolsonaro. Deux jours après son élection le 28 octobre dernier, le nouveau président annonçait déjà la fusion des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement.

Des étudiants manifestent contre le président élu Jair Bolsonaro sur la place Cinelandia à Rio de Janeiro, au Brésil, le mardi 30 octobre 2018.

Des étudiants manifestent contre le président élu Jair Bolsonaro sur la place Cinelandia à Rio de Janeiro, au Brésil, le mardi 30 octobre 2018. © Silvia Izquierdo/AP/SIPA

Si un policier tue dix, quinze, vingts personnes, il doit être décoré, pas poursuivi

« Bœuf, Balles, Bible » : telle est la devise de Jair Bolsonaro. Si le « Bœuf » représente le lobby agricole, les « Balles » s’adresse aux militaires. Et là encore, cela annonce un mauvais présage pour les Noirs du Brésil. Le président d’extrême droite a juré entreprendre un « nettoyage » au sein des favelas. Il entend donner « carte blanche » aux policiers et aux militaires pour abattre des criminels présumés : « Si un policier tue dix, quinze, vingts personnes, il doit être décoré, pas poursuivi », déclarait-il au mois d’août.

Il défend d’ailleurs une réforme visant à ce que les homicides commis par les forces armées en mission de sécurité publique, comme c’est le cas à Rio, soient soumis à la justice militaire, et non plus civile. « Cela revient ni plus ni moins à institutionnaliser une politique d’extermination de la population des favelas, majoritairement noire », analyse l’anthropologue brésilienne Denize Brazao.

Vers la fin d’un espace démocratique ?

En 2014, une campagne nommée « Jeune, noir et en vie », menée par Amnesty International, dénombrait 30 000 homicides de jeunes de 15 à 29 ans chaque année au Brésil, soit 82 par jours. Sur ces 30 000 jeunes assassinés, 77 % étaient des Noirs, et moins de 8 % des cas on été jugés.

Avec Bolsonaro, cet espace démocratique de discussion n’existera plus

Si les gouvernements progressistes ont échoué à réduire la quantité d’assassinats dont souffrent les populations noires des favelas, la politique de Bolsonaro garantit de les augmenter. « Il n’y a pas de gauche ou de droite pour les Noirs au Brésil, explique la chercheuse. Il y a juste un État qui nous écrase. Jusqu’à aujourd’hui, nous avions un espace démocratique de discussion. Avec Bolsonaro, cet espace n’existera plus. »

Le Brésil demeure l’un des pays où les inégalités sociales et raciales sont les plus alarmantes

« Le seul qui ait un peu amélioré les conditions de vie des Noirs et des communautés quilombolas, c’est Lula », reconnaît Luiz Pinto. Durant son mandat (2003 à 2011), l’ancien président du Parti des travailleurs (PT) a mis en place des politiques de discrimination positive, favorisant par exemple l’accès à l’université pour les Noirs. Ces programmes ont donné de la visibilité à la longue lutte des afro-descendants pour leurs droits. Mais aujourd’hui encore, le Brésil demeure l’un des pays où les inégalités sociales et raciales sont les plus alarmantes. Selon l’Institut brésilien de géographie et statistiques, parmi les 54 % de Brésiliens noirs ou métis, seuls 5 % occupent des postes de cadres. Et les hommes noirs diplômés de l’université gagnent en moyenne 29 % de moins que les Blancs à qualification égale.

Une statue de l'esclave Anastacia, une figure vénérée comme un saint au Brésil, décore un espace public du Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil.

Une statue de l'esclave Anastacia, une figure vénérée comme un saint au Brésil, décore un espace public du Quilombo Sacopa à Rio de Janeiro, au Brésil. © Victor R. Caivano/AP/SIPA

Ce n’est pas Jair Bolsonaro qui nous fera abandonner la lutte pour nos vies

Insuffisantes, les quelques avancées sociales acquises par les Afro-Brésiliens au cours des dernières années sont désormais menacées par le nouveau président d’extrême droite. Pour Denise Brazao, seules les mobilisations sociales pourront constituer un rempart face à la mise en place de politiques fascistes. « La résistance est ancrée dans l’ADN des afro-descendants, nous sommes passés par 400 ans d’esclavage, alors ce n’est pas Jair Bolsonaro qui nous fera abandonner la lutte pour nos vies », conclut confiante l’Afro-Brésilienne.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte