Politique

Cameroun : Me Michelle Ndoki – « Le MRC fait l’objet d’un harcèlement continuel »

Une femme vote lors de l'élection présidentielle à Briqueterie Cameroun, le dimanche 7 octobre 2018. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Près de 45 militants de l’opposition ont été traduits en justice à la suite de protestations des résultats de la présidentielle. Me Michelle Ndoki, vice-présidente du directoire des femmes du MRC, dénonce une tentative de musellement de l’opposition.

Le 6 novembre, le président Paul Biya – proclamé vainqueur de la dernière présidentielle camerounaise – procédera au rituel de la prestation de serment. La cérémonie se déroulera au siège de l’assemblée nationale à Yaoundé, devant des élus et un parterre d’invités triés sur le volet.


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Le même jour, à 300 km de là, une quarantaine de militants de l’opposition, interpellés au cours d’une marche de protestation contre les résultats de cette élection seront présentés au parquet du tribunal de première instance du Littoral. Ils devront y répondre des chefs d’accusation de « trouble à l’ordre publique » et « d’incitation à la révolte », retenus à leur encontre après leur brève interpellation le samedi 28 octobre.

De l’avis de certains observateurs, cette audience est un nouveau dans la « politique de musellement » de l’opposition mise en place par Yaoundé depuis la fin de la présidentielle. Depuis le 7 octobre, en effet, les manifestations organisées par les partis d’opposition ont toutes été interdites, sous le prétexte de troubles à l’ordre public. Ce que dénonce aujourd’hui l’avocate Michelle Ndoki, vice-présidente du directoire des femmes du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Rencontre.

Jeune Afrique : Qu’est ce qui justifie les marches de protestation organisées par le MRC depuis la proclamation des résultats de la présidentielle ?

Michelle Ndoki : Nous répondons à un appel à manifestation pacifique lancé par notre parti et baptisé « Non au hold-up électoral ». Ce mouvement a pour but de dénoncer les résultats proclamés par le conseil constitutionnel. Nous pensons que la décision prise par cette institution peut avoir des conséquences graves sur la situation de notre pays, d’où notre engagement à faire ce que nous pensons être juste. Car le Cameroun appartient aux Camerounais, et il reviendra toujours au peuple de décider.

Avons-nous troublé l’ordre public ? Je ne vois pas vraiment en quoi.

Vous et vos camarades allez comparaître le 6 novembre devant le tribunal de première instance de Douala où vous êtes notamment accusés de « trouble à l’ordre public » et « d’incitation à la révolte », reconnaissez-vous les motifs qui vous ont été adressés ?

Il est difficile de reconnaître avoir troublé l’ordre publique sans comprendre dans quel sens ni de quelle manière. On ne nous reproche pas d’avoir manifesté pacifiquement parce que ça serait violer la loi que de dire que nous n’en avons pas le droit. Avons-nous troublé l’ordre public ? Je ne vois pas vraiment en quoi. On parle même d’incitation à la révolte, contre quoi nous serions-nous révoltés ?

Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a affirmé que « toute manifestation doit désormais se faire dans le cadre de la loi », évoquant l’obtention préalable d’autorisations délivrées par l’administration. Le MRC va-t-il se plier à cette exigence du Minat ?

Ça dépend de ce que le Minat exige. Cela est-il conforme à la loi ? La loi ne prévoit pas qu’une manifestation doive être autorisée. La loi dit que les manifestations sont libres. Le droit de manifester est d’ailleurs consacré par notre Constitution. Donc s’il exige que la loi soit respectée, qu’il nous laisse manifester. S’il nous en empêche sans cadre légal, nous allons vers un plus gros problème car il nous parait que dans une démocratie, même si elle est en construction comme la nôtre au Cameroun, la volonté des individus, quel que soit leur poste de responsabilité, doit s’incliner devant la volonté du législateur et les termes de la Constitution.

Que nous ayons peur ou pas, cela suffit-il pour renoncer à nos droits constitutionnels ?

N’avez-vous pas peur des représailles qui pourraient survenir ?

Il serait déraisonnable de dire que nous n’avons pas peur. Le MRC, depuis quelques temps, fait l’objet d’un harcèlement continuel. Le jour où nous avons été interpellés à l’entrée du pont du Wouri, d’autres personnes ont été arrêtées dans un autre quartier de Douala, où elles manifestaient pacifiquement.

Le siège régional du MRC a été attaqué ; on y a lancé des bombes lacrymogènes, cassé des vitres, il y a eu des blessés et des traumatisés. Le lendemain, nos militants ont été enlevés à la cathédrale de Yaoundé et emmenés à la police judiciaire d’où ils sont parties après 24 heures pour une destination inconnue. Personne n’a eu accès a eux, ni les avocats, ni les responsables du parti, avant leur libération ce jour [30 octobre, ndlr].

Nous ne sommes pourtant que des citoyens lambda qui utilisons un droit constitutionnel pour exprimer nos opinions. De nous retrouver en face d’une machine qui nous agresse continuellement fait peur, mais là n’est pas la question fondamentale. Que nous ayons peur ou pas, cela suffit-il pour renoncer à nos droits constitutionnels ? Et si c’est le cas, il se pose une autre question : que voulons nous donner comme exemple à nos enfants, quel Cameroun voulons nous participer à construire ? Nous devons faire quelque chose, bâtir une nation ou on n a plus peur de donner son opinion.

Quelle est la stratégie déployée par votre parti pour se défendre face à ce « harcèlement » ?

Le MRC compte des avocats en son sein. Cela dit nous mobilisons également nos confrères qui sont d’accord pour défendre les droits de l’homme bafoués dans le cadre des différentes procédures. Après la libération de nos militants samedi, le parquet a engagé des poursuites et la 1ère audience est prévue pour le 6 novembre.

L’autre aspect de la stratégie est de garder en permanence ouvert la porte du dialogue. Il y a un certains nombre de cadres du parti qui engagent des démarches plus ou moins officielles de dialogue envers les commis de l’État exerçant dans la justice pour obtenir une désescalade, conformément à notre devise qui prône le changement d’avenir dans la paix.

Nous nous continuons d’appeler le peuple camerounais à manifester son affliction et sa désapprobation face à ce hold-up électoral

La loi dispose que la décision du Conseil constitutionnel est inattaquable, vos marches de protestation ont été interdites… Le MRC peut-il encore se faire entendre ?

Les élections ont amené au choix d’un candidat, et le contentieux a permis de démontrer que les résultats qui ont été annoncés par le conseil constitutionnel ne reflètent pas le choix du peuple camerounais. Notre dernier recours est de nous retourner vers celui que nous voulons défendre, et auprès de qui nous voulons nous défendre, c’est-à-dire le peuple camerounais. Le seul recours dans des cas comme les nôtres est de voir les forces vives de la nation rejoindre le mouvement de la résistance.

Comment réagissez-vous aux félicitations adressées par la communauté internationale à la victoire de Paul Biya ?

Au MRC nous avons toujours fait appel aux Camerounais. Ce que nous pouvons attendre de la communauté internationale, c’est une aide en cas de violation des droits de l’homme. En dehors de ce cadre, nous ne nous prononçons pas sur ses activités.

Après les marches de samedi et dimanche dernier, quelle est la prochaine étape ?

La procédure du parquet de Douala va suivre son cours. Nous mènerons aussi les actions initiées par le mouvement de résistance qui va bien au-delà du MRC. Nous avons appelé et nous continuons d’appeler le peuple camerounais à manifester son affliction et sa désapprobation face au hold-up électoral et nous serons tous témoin de la manière dont ils rejoignent le mouvement.

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