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Cet article est issu du dossier «La Tunisie face au terrorisme»

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Sécurité

Attentat de Tunis : « Cette attaque ne fait pas de la Tunisie un pays moins sûr »

L'avenue Habib Bourguiba, lundi 29 octobre, lors de l'attentat-suicide qui a fait 20 blessés en plein centre de Tunis.

L'avenue Habib Bourguiba, lundi 29 octobre, lors de l'attentat-suicide qui a fait 20 blessés en plein centre de Tunis. © DR

Dispositions sécuritaires, réactions politiques, conséquences sur le tourisme... Deux jours après les faits, Matt Herbert, expert américain en sécurité, analyse la portée de l'attentat suicide qui a provoqué 20 blessés, lundi 29 octobre sur l'avenue Habib Bourguiba à Tunis.

Face à l’attentat-suicide qui a eu lieu lundi 29 octobre près du théâtre municipal, sur l’avenue Habib Bourguiba à Tunis, l’incompréhension est générale. Cette attaque, la première dans la capitale depuis novembre 2015, inquiète jusqu’au plus haut sommet de l’État. « Nous pensions avoir éliminé le terrorisme. Mais la vérité, c’est que j’espère que le terrorisme n’aura pas raison de nous », a déclaré, lundi depuis Berlin, le président Béji Caïd Essebsi.

Face à ce discours alarmiste, Matt Herbert, associé de la société Maharbal, un cabinet de consulting en sécurité et de stratégie – et auteur d’un rapport pour l’ONG américaine Carnegie sur l’insurrection jihadiste dans le nord-ouest tunisien – appelle à évaluer cet événement « avec réalisme ».


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Jeune Afrique : Le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, a qualifié cet attentat de « surprise ». Était-il prévisible, compte tenu du climat sécuritaire actuel ?

Matt Herbert : Cette attaque est la première à survenir en plein cœur de Tunis depuis l’attentat contre le bus de la Garde présidentielle en novembre 2015, qui avait fait douze morts. Elle est surprenante parce qu’un nombre important de réformes ont été mises en place pour sécuriser les villes, et particulièrement celles du littoral.

Cependant, il est important de souligner que de tels scénarios, impliquant des forces de l’ordre et des kamikazes, sont récurrents dans d’autres régions du pays. En mars dernier par exemple, un terroriste qui était poursuivi par les sécuritaires dans la région de Ben Guerdane [sud tunisien] avait activé sa ceinture explosive. Le mois suivant, alors que la Garde nationale avait encerclé la maison d’un individu suspecté de terrorisme à Sidi Bouzid, ce dernier a encore une fois commis un attentat suicide.

Lorsqu’une attaque se produit dans une zone reculée, l’écho n’est pas le même

S’il est vrai qu’une attaque sur l’avenue Habib Bourguiba n’était pas attendue, ce type d’événement n’est pas inédit en Tunisie. C’est simplement que lorsque cela se produit dans une zone reculée, l’écho n’est pas le même car les faits sont uniquement rapportés par la presse tunisienne.

L’attentat suicide a eu lieu sur l’une des plus importantes avenues du pays, tout près du ministère de l’Intérieur. Cette proximité révèle-t-elle une faille sécuritaire ?

D’abord, si la kamikaze a choisi ce lieu, c’est exactement pour sa haute valeur symbolique. Après, malgré la forte présence policière, je ne pense pas que cela soit dû à une faille sécuritaire. Il est très difficile d’identifier un potentiel terroriste en étant sûr à 100%. Et cela n’a malheureusement pas été possible le 29 octobre. La terroriste a été capable d’accomplir – de manière relative – sa mission.


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Seulement, en comparaison, la fréquence – quasi quotidienne – avec laquelle les forces de sécurité tunisiennes procèdent à l’arrestation des terroristes ou au démantèlement des cellules, reste bien plus impressionnante. Il faut que le gouvernement sache raison garder. L’attaque de lundi ne fait pas de la Tunisie un pays moins sûr qu’il ne l’était deux jours auparavant.

Les forces sécuritaires sont souvent les principales cibles de ces attaques. Comment l’expliquez-vous ?

Les actes terroristes en Tunisie ciblent essentiellement deux groupes : les forces sécuritaires d’abord, les touristes occidentaux ensuite. À travers cela, les terroristes cherchent à ne pas perdre le soutien d’une partie de la population tunisienne et à ne pas susciter leur haine. Dans l’ouest du pays, les Tunisiens blessés ou tués le sont souvent accidentellement, en marchant sur des mines artisanales. Les rares cas de bergers assassinés restent une exception.

Certains observateurs, dont le président de la République, estiment que la crise au sommet de l’État est une cause indirecte du retour du terrorisme. Partagez-vous cet avis ?

Il est clair que la situation politique est en train d’ébranler sérieusement les autorités et leur capacité à apporter des réponses adéquates aux revendications de la population, notamment sur le chômage. Cette crise politique amplifie les difficultés économiques, un des facteurs de la radicalisation dans le pays. Ce n’est pas anodin si la kamikaze est titulaire d’une licence d’anglais et sans emploi depuis trois ans.


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La Tunisie traverse une période très délicate. Les bailleurs de fonds européens et la communauté internationale suivent cette situation de très près, afin d’apporter autant de soutien et d’assistance que possible. Par ailleurs, je pense que les nouvelles nominations au ministère de l’Intérieur, qui ont aussi été mises en cause, n’ont rien à voir. Cette attaque a été planifiée bien avant ces changements.

Trouvez- vous des similitudes entre les différentes attaques qu’a connu récemment la Tunisie ?

Cette année, les terroristes ont fait un nombre important d’expérimentations. Celle-ci, exécutée par une femme kamikaze, est par exemple une première dans le pays. En juillet, lors de l’attaque de Ghardimaou, les terroristes ont opté pour une embuscade. Une mine artisanale a d’abord explosé au passage de la patrouille, puis d’autres éléments de la katiba d’Okba Ibn Nafaâ [affiliée à AQMI] ont ouvert le feu sur les agents de la Garde nationale immobilisés.

Ces nouveautés donnent des indications sur ce à quoi pourrait ressembler le futur du terrorisme en Tunisie

À Kasserine, des terroristes ont braqué des banques. Ça aussi, c’est inédit. Tout cela est nouveau en Tunisie. Même si les pertes humaines sont aujourd’hui bien moins importantes que lors des précédents attentats, ces différents essais sont inquiétants, car ils donnent des indications sur ce à quoi pourrait ressembler le futur du terrorisme en Tunisie.

La reprise des combats à Tripoli a-t-elle des répercussions sur la situation sécuritaire tunisienne ?

Il est vrai qu’une Libye instable est toujours un challenge pour la Tunisie. Notamment avec les événements de Ben Guerdane, en 2016, lors desquels des éléments terroristes s’étaient infiltrés depuis la Libye pour établir un émirat dans la ville.


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Mais cela reste rare. Les incidents qui se produisent en Tunisie sont très localisés et surviennent généralement dans le nord-ouest, à la frontière algérienne. Il ne faut pas tenter à tout prix d’établir des liens entre des territoires et des réseaux terroristes distincts.

Cet incident va-t-il, selon vous, avoir un impact négatif sur le tourisme ?

Cela dépendra de deux facteurs. Le premier sera la réaction des pays européens, comme la Grande-Bretagne ou la France. Si ces derniers, forts pourvoyeurs de touristes, changent leurs consignes de voyage, cela pourrait effectivement avoir un impact négatif sur le secteur.

Pour l’instant, revoir les consignes de sécurité pour les touristes européens n’est pas nécessaire

Pour moi, une telle mesure n’est pas nécessaire. Pour l’instant, rien n’indique un changement radical dans la sécurité du pays. Depuis les attentats du Bardo et de Sousse, les autorités tunisiennes ont fait de la protection des touristes leur priorité. Un grand nombre de vides sécuritaires ont été comblés depuis.

Le deuxième paramètre, c’est la durée de la couverture médiatique. Je pense que plus cet événement fera la « Une » des médias, plus cela influencera les arrivées touristiques. Je suis optimiste et mise plutôt sur un retour au calme. Même si elle a eu lieu sur une avenue très fréquentée, cette attaque reste « ratée », la kamikaze n’ayant fait d’autre victime que sa propre personne.

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