Politique

Burkina Faso : quatre ans après l’insurrection, « le pays peut encore basculer dans la violence »

L'Assemblée nationale prise d'assaut par des manifestants avant le vote des députés le 30 octobre 2014.

L'Assemblée nationale prise d'assaut par des manifestants avant le vote des députés le 30 octobre 2014. © Theo Renaut/AP/SIPA

Les 30 et 31 octobre 2014, une insurrection populaire mettait fin aux 27 ans de pouvoir de Blaise Compaoré. Quatre ans après, Vincent Ouattara, professeur à l’université de Koudougou, estime les acquis importants, mais s’inquiète d’une soif de justice et de bonne gouvernance encore non assouvie.

Fin octobre 2014, une semaine durant, des milliers de Burkinabè battent le pavé pour s’opposer à la révision de la Constitution voulue par le pouvoir. Visant à supprimer la limitation des mandats présidentiels, cette dernière allait ouvrir la voie à un autre mandat de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle. Le 31 octobre, après avoir tenté la veille, en vain, de calmer ses concitoyens qui réclament son départ, Blaise Compaoré quitte le palais présidentiel de Kosyam. Direction la Côte d’Ivoire, où il vit encore aujourd’hui.

Quatre ans plus tard, de plus en plus de déçus se font entendre, dénonçant notamment la dégradation des conditions sécuritaires.

Vincent Ouattara, professeur d’anthropologie culturelle à l’université de Koudougou, auteur d’essais politiques dont L’ère Compaoré: crimes, politique et gestion du pouvoir (publié en 2006, mais qui circulait sous le manteau jusqu’en 2014), revient sur les acquis de l’insurrection, la recomposition de la scène politique du pays et l’hypothétique retour de Blaise Compaoré.


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Jeune Afrique : Quatre ans après l’insurrection populaire, qu’est-ce qui a changé par rapport à l’ancien régime ?

Vincent Ouattara : Ce qui a changé, c’est la liberté d’expression. La possibilité pour les intellectuels, tapis dans l’ombre et qui n’osaient pas prendre la parole, de dire ce qu’ils pensent et de faire des critiques à l’endroit du gouvernement. Par exemple, plusieurs constitutionnalistes se sont prononcés sur la gestion du pouvoir et le rôle de l’État. C’est quelque chose à mettre à l’actif de l’insurrection.

L’insécurité gagne du terrain dans le pays et les arrestations de certains acteurs de la société civile suscitent l’inquiétude. Au fond, les pratiques et certains visages ne sont-ils pas les mêmes ?

Tout à fait. Fin août, nous avons par exemple eu le cas de l’arrestation de l’activiste Safiatou Lopez. Mais la réaction de la société civile, qui condamnait cela et exigeait sa libération, a été spontanée. Chose qu’on ne voyait pas auparavant. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de restriction au Burkina, mais il y a plus de possibilité d’expression par rapport au régime précédent. Les acteurs de la société civile jouent leur rôle de veille, afin que cette liberté si chèrement acquise ne soit pas volée.

Certaines affaires de justice ont besoin d’une suite, afin de permettre à la société de panser ses plaies

Cela dit, il n’y a pas de changement fondamental du point de vue de la gouvernance. La corruption est encore de mise et des dossiers sont toujours pendants. Certaines affaires de justice ont besoin d’une suite, afin de permettre à la société de panser ses plaies.

Cela s’explique aussi par le fait que ceux qui ont les rênes du pouvoir actuellement émanent du régime antérieur. Ils ont certainement des accointances économiques avec des acteurs qui ont quitté le pays, et qui ne sont pas toujours enthousiastes à l’idée que les choses changent dans le sens de la volonté populaire. L’insurrection s’est produite, mais on sent qu’il y a encore une soif de justice et de bonne gouvernance. Le peuple est dans l’attente. On peut encore basculer à tout moment dans la violence.

Vincent Ouattara, professeur à l'université de Koudougou au Burkina Faso.

Vincent Ouattara, professeur à l'université de Koudougou au Burkina Faso. © DR

Où en sont les dossiers Thomas Sankara et Norbert Zongo, qui étaient au cœur des revendications lors de l’insurrection ?

Les revendications autour de l’affaire Sankara ont débuté en 1997, avec la campagne internationale de justice pour Thomas Sankara. En 2006, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a été saisi, au nom de sa famille, par le collectif qui demandait justice. Il leur avait donné raison. Mais en 2008, en contradiction totale avec sa décision précédente, l’organe onusien a clos le dossier.


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Le sujet a été remis au centre du débat à la faveur de l’insurrection populaire. La justice s’en est saisie. Lors de la visite d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, il y a eu quand même des avancées, avec certains dossiers qui ont été déclassifiés. Cela peut être positif pour qu’il y ait justice pour Thomas Sankara.

En ce qui concerne l’affaire de l’assassinat du journaliste d’investigation Norbert Zongo et de ses trois compagnons, certains suspects ont déjà été identifiés. Il faut désormais que la justice puisse les entendre. Le petit frère du président Blaise Compaoré est en France. La justice burkinabè attend son extradition pour l’écouter dans cette affaire.


Quel travail a été fait par le Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale ?

Il a eu du mal à travailler, notamment car son président a été nommé ambassadeur au Tchad. Pendant longtemps, l’institution n’a pas rencontré d’adhésion populaire. C’est récemment qu’elle est entrée en contact avec les acteurs de la société civile, la chefferie coutumière et les autorités religieuses, afin de trouver un consensus autour de la question de la réconciliation nationale. Mais on ne sent pas que les choses bougent véritablement de ce côté.

Aujourd’hui, le Burkina est comme divisé en groupes. Il y a le camp des vaincus, et ceux qui mènent actuellement les règles du jeu. Ceux qui sont de l’équipe antérieure ont encore du mal à accepter les acquis de l’insurrection. Pour eux, l’insurrection est un coup d’État.

Quatre ans plus tard, l’insurrection a-t-elle déçu ?

Non, pas vraiment. L’opposition a joué son rôle. L’insurrection est venue de la maturation de la jeunesse, et il faut la voir comme une demande de changement social. L’objectif de cet épisode était le départ de Blaise Compaoré. Les insurgés se disaient qu’avec son départ, tout serait résolu. Mais on s’est rendu compte que l’important n’était pas uniquement le départ de l’ancien président, mais le démantèlement d’une machine étatique.

Quand le but a été atteint et que Blaise a démissionné, on s’est retrouvés face à un vide

Quand on fait le point, on voit qu’il y a des acquis, et d’autres aspects moins positifs sur lesquels on peut réfléchir. La grande difficulté vient surtout du fait que l’insurrection a été menée de façon dispersée, par différents acteurs. Il n’y avait pas de leader fédérateur ni d’unité idéologique. Si bien que lorsque le but a été atteint, et que Blaise Compaoré a démissionné, on s’est retrouvés face à un vide. C’est parce qu’un travail antérieur n’avait pas été fait par les associations et organisations. Et c’est normal quand il y a des révoltes spontanées de remise en cause de l’ordre social.


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Pouvons-nous imaginer un retour de Blaise Compaoré au Burkina ? Qu’adviendrait-il alors de lui ?

De plus en plus de gens militent pour son retour. Maître Paul Kéré, par exemple, est l’un des plus fervents partisans de cette hypothèse. Il a récemment publié une lettre ouverte, dans laquelle il incite le président Kaboré à demander pardon à Blaise Compaoré, pour qu’il revienne au pays et qu’il y ait la paix. Il dit de façon implicite que les difficultés que rencontrent le pays sont liées au problème avec Blaise Compaoré.

Je ne pense pas que le retour de Blaise, si ce n’est pas pour répondre devant les tribunaux, apporte la sérénité

D’autres acteurs politiques cultivent une certaine nostalgie de l’ancien président. Ils disent : « Votez pour nous et il n’y aura plus d’attaques terroristes« . Mais en l’état actuel des choses, je ne pense pas que le retour de Blaise Compaoré, si ce n’est pas pour répondre devant les tribunaux, apporte la sérénité. La jeunesse continue de réclamer la justice pour tous ceux qui sont tombés lors de l’insurrection des 30 et 31 octobre, ainsi que pour Dabo Boukary, Norbert Zongo, Thomas Sankara, Oumarou Clément et bien d’autres.

Une fois que cela sera fait, il est possible que le peuple burkinabè soit magnanime. Mais il faut du temps pour cela. Et surtout, il faut que cette génération arrivée au pouvoir dans les années 1980 laisse place à une autre génération.

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