Droits de l’homme

Nigeria : la police ouvre le feu sur des manifestants chiites à Abuja

Des membres du Mouvement islamique du Nigeria (IMN) agitent des drapeaux lors d'une manifestation pour protester contre l'emprisonnement d'un chiite à Abuja, le 29 octobre 2018. © AFP

Les forces de l'ordre nigérianes ont tiré à balles réelles sur les manifestants d'un groupe chiite le 30 octobre à Abuja, alors qu'au moins six personnes ont été tuées dans une répression brutale en trois jours.

La police nigériane a annoncé avoir arrêté 400 manifestants, dont certains en possession « d’armes dangereuses ».

Selon le porte-parole du Mouvement islamique du Nigeria (IMN), Ibrahim Musa, la manifestation avait démarré « pacifiquement ». « Alors que nous marchions vers le centre-ville des policiers armés et d’autres forces de sécurité ont tiré à balles réelles et des gaz lacrymogènes sur nous ».

« Un grand nombre de personnes ont été blessées, pour l’instant nous ne savons pas s’il y a des morts ».

Un correspondant de l’AFP a vu les manifestants apparemment non armés avancer en chantant vers un barrage policier et jeter des pierres. La police a tiré avec des armes à feu et des gaz lacrymogènes pour stopper leur avancée. Six blessés ont été évacués.

Le 30 octobre au soir, la police a indiqué avoir procédé à 400 arrestations. « Un total de 400 membres de l’IMN (…) qui ont participé à la violente manifestation d’aujourd’hui sont actuellement détenus pour une enquête discrète », a déclaré le patron de la police d’Abuja, Bala Ciroma. « Des armes dangereuses ont été retrouvées en leur possession ».

Depuis le 27 octobre, au moins six personnes ont été tuées dans des circonstances similaires, lors de manifestations organisées par l’IMN pour soutenir leur leader, Ibrahim Zakzaky, emprisonné depuis près de trois ans.

L’armée a déclaré avoir tué trois manifestants le 27 octobre et trois le 29 octobre, pour se défendre contre des attaques menées par des membres de l’IMN, qui avaient selon elle usé d’armes à feu et de cocktails molotov.

La version officielle démentie

L’IMN a vivement démenti cette version officielle, assurant que les soldats avaient tiré sur des manifestants pacifiques et tué 21 personnes durant la seule journée de lundi.

« Nous avons récupéré 21 corps de ceux tués hier », a déclaré M. Musa.

Des photos prises ce jour-là par l’AFP montrent plusieurs corps de civils allongés par terre derrière le check-point.

Les partisans de Zakzaky ont organisé ces derniers mois de nombreuses manifestations pour réclamer sa libération.

Il est emprisonné depuis les violentes manifestations qui avaient secoué Zaria (nord) en décembre 2015.

Des groupes de défense des droits de l’homme avaient alors accusé les militaires d’avoir tué plus de 300 chiites durant ces manifestations et de les avoir ensuite enterrés dans des fosses communes, ce que l’armée a démenti.

Risque de radicalisation

Ibrahim Zakzaky conteste l’autorité d’Abuja depuis des années et souhaite établir un État islamique chiite à l’iranienne dans un pays où les musulmans sunnites sont très largement majoritaires.

Depuis son arrestation, le sexagénaire, qui a perdu un œil dans les violences de 2015, n’a été vu en public que deux fois.

Fin 2016, un tribunal fédéral avait jugé la détention du leader chiite illégale et ordonné sa libération. Mais cette décision n’a jamais été exécutée.

En avril, au moins 115 personnes avaient été arrêtées durant des marches de protestation à Abuja. Les processions de l’IMN lors de la fête de l’Achoura ont également souvent été sources de tensions avec les autorités : en novembre 2016, 10 personnes avaient été tuées près de Kano (nord).

La répression musclée des membres de l’IMN fait craindre à certains observateurs une escalade de la violence, voire un scénario à la Boko Haram. Le groupe jihadiste, qui mène depuis neuf ans une sanglante insurrection dans le Nord-Est, contestait surtout au départ la mauvaise gouvernance et la corruption des autorités.

Mais Boko Haram s’est radicalisé après que 800 personnes, dont son fondateur Mohammed Yusuf, eurent été tués en juillet 2009 à Maiduguri.

L’insurrection a depuis lors fait plus de 27.000 morts et 2,6 millions de déplacés.

« Il semble que nous n’apprenons pas de nos erreurs passées », a déclaré Amaechi Nwokolo, analyste à l’Institut romain d’études internationales d’Abuja.

Les forces de sécurité n’ont « pas le droit d’utiliser cette force maximale » sur des manifestants non armés, a-t-il rappelé, avertissant que cela pourrait « inciter d’autres personnes à se radicaliser ». « Si nous remontons aux débuts de Boko Haram, ce sont les assassinats de personnes innocentes qui ont galvanisé le recrutement. C’est ainsi que le terrorisme fonctionne ».

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