Société

Attentat de Tunis : la kamikaze Mounia Guebla, « profil type des jeunes radicalisés »

L'avenue Habib Bourguiba, lundi 29 octobre, lors de l'attentat-suicide qui a fait 20 blessés en plein centre de Tunis. © DR

Pour la mère de Mouna Guebla, qui a blessé 20 personnes en se faisant exploser lundi 29 octobre à Tunis, la jeune diplômée au chômage a été embrigadée pour devenir la première femme kamikaze dans son pays. « Ma fille a été une proie du terrorisme! », a-t-elle déclaré aux journalistes.

En état de choc et entourée par des voisines, Dhahbia, la mère de Mouna Guebla, peine à réaliser la mort de sa fille, âgée de 30 ans et qui vivait jusque-là avec ses parents dans le village de Zorda, au cœur d’une zone rurale marginalisée de la région de Mahdia [est].

« Pourquoi tu nous as fait ça ? Qu’est-ce que nous t’avons fait pour nous faire subir cette catastrophe ? », lance la mère, assise sur un tapis en plastique tressé, frappant ses jambes avec amertume.

En déclenchant ses explosifs sur la principale avenue de Tunis, dans la première attaque à secouer la capitale depuis 2015, sa fille aînée « a détruit toute sa famille, surtout sa sœur et ses deux frères », se lamente Dhahbia.

Une femme « pas particulièrement pieuse »

Ses parents, analphabètes, peinent à comprendre comment cette jeune femme, qui passait beaucoup de temps sur son ordinateur et quittait peu leur maison modeste, composée de quelques pièces autour d’une cour, a pu être embrigadée jusqu’à commettre cet acte qui les désole.

« Ils [les terroristes] l’ont piégée parce qu’elle était naïve et fragile. Nous avons pourtant tout fait pour qu’elle termine ses études. Elle était bien gâtée », déplore la mère. « Il y a quatre ans, j’ai même vendu des oliviers pour lui acheter, à sa demande, un ordinateur portable », raconte-elle.

Elle se consacrait à préparer son doctorat. C’est pour cela qu’elle s’isolait souvent dans sa chambre

Selon la mère, elle se consacrait à « préparer son doctorat. C’est pour cela qu’elle s’isolait souvent dans sa chambre, pour se concentrer sur ses études ou bien envoyer des demandes d’emploi ».

Rien ne leur a indiqué qu’elle était peut-être en train de se radicaliser. « Il n’y a avait aucun changement dans son caractère. (…) Rien ne montrait qu’elle avait des idées extrémistes », affirment ses parents. « Même son voile, elle le portait depuis son bac. Elle faisait la prière comme tout le monde, sans être particulièrement pieuse », précise la maman.

Inconnue des services de renseignement

Mouna, 30 ans, célibataire, était titulaire d’un master en anglais des affaires depuis trois ans. N’ayant pas trouvé d’emploi, elle vivait chez ses parents et s’occupait parfois du cheptel familial.

Vendredi, elle a averti sa mère et sa tante – qui vit chez eux – qu’elle comptait partir le lendemain passer quelques jours à Sousse [à l’est de la Tunisie] afin de chercher du travail. Lorsqu’elle a quitté la maison tôt le samedi matin, vers 7h, un oncle lui a proposé de l’emmener jusqu’au bus. Selon cet oncle, Hbib Saafi, elle a refusé, affirmant qu’elle se rendait chez le médecin à Sidi Alouane, à sept kilomètres de Zorda.

Elle est morte sur le coup, lundi en milieu de journée, lorsque la charge qu’elle transportait a explosé. 20 personnes, dont 15 policiers et deux adolescents, ont été blessées. Aucune n’a été touchée grièvement, selon les autorités. Le ministère de l’Intérieur a évoqué un « acte isolé » et « artisanal », précisant que la jeune kamikaze n’était « pas fichée et n’était connue ni pour ses antécédents ou ses appartenances religieuses ».

Le père invoque le « népotisme » des dirigeants

La famille a appris le décès par la police, qui a interpellé ses deux frères pour les interroger. Pour son père Mohamed, malade depuis l’été après un AVC – et alité depuis deux mois après une fracture à la jambe – , « jamais » sa fille « n’aurait fait de mal à personne. Elle a sûrement été manipulée. »

Mohamed accuse aussi les dirigeants du pays d’être responsables, par leur « népotisme et leur marginalisation des jeunes », du « triste sort » de Mouna, qu’il qualifie de « fille modèle, la fleur de la famille et la plus aimable ». En Tunisie, le chômage touche quasiment un tiers des jeunes diplômés, et l’accès au premier emploi reste très difficile pour les jeunes des zones défavorisées, huit ans après la révolution ayant mis fin à la dictature de Zine el Abidine Ben Ali.

Elle a le profil type des jeunes radicalisés, désabusés et sans horizon, en dépit de leurs études

Pour le politologue Selim Kharrat, la jeune femme « a le profil type des jeunes radicalisés, souvent originaires de zones défavorisées, notamment rurales, désabusés et sans horizon, en dépit de leurs études ».

« Si elle a vécu pour avoir cette fin, j’aurais préféré qu’elle ne soit jamais née ! Elle est partie, mais maintenant c’est nous et seulement nous qui paierons le prix, qui allons continuer à vivre dans la douleur! », murmure sa tante Saïda, la voix étranglée.

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