Diplomatie

Élection de Jair Bolsonaro : le coup de grâce pour les relations Brésil-Afrique ?

Drapeau à l'effigie de Jair Bolsanora, élu président du Brésil dimanche 28 octobre 2018.

Drapeau à l'effigie de Jair Bolsanora, élu président du Brésil dimanche 28 octobre 2018. © Leo Correa/AP/SIPA

Le Brésil, ancien partenaire commercial et politique de plusieurs pays africains, pourrait décider d'abandonner définitivement le continent avec l'élection du nouveau président d'extrême droite. Ses déclarations choc et ouvertement racistes continuent à faire polémique, au Brésil comme en Afrique.

« Nous ne pourrons jamais payer, ni mesurer en argent, notre dette historique envers l’Afrique. Tout ce que nous sommes, nous le devons au métissage du peuple brésilien », s’exclamait l’ancien président Luiz Inàcio Lula da Silva en juillet 2010, lors de sa dernière tournée africaine.

Huit ans plus tard, le contexte politique a bien évolué : ce dimanche 28 octobre, les Brésiliens ont élu un président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, avec plus de 55% des voix. Le nouveau chef de l’État promet « une rupture totale » avec les gouvernements précédents. La politique étrangère, et notamment africaine, du géant d’Amérique du sud, ne devrait pas être épargnée.


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Fin de la « diplomatie Sud-Sud »

Si la stratégie du président élu n’est pas claire, « Bolsonaro affirme dans son programme vouloir nouer des relations avec trois pays en particulier : les États-UnisIsraël et l’Italie. Il dit ensuite vouloir favoriser les rapports sur la base de l’anti-socialisme et l’anti-communisme. Ni pendant la campagne électorale, ni lors de son premier discours, il n’a évoqué l’Afrique », analyse pour Jeune AfriqueJean-Jacques Kourliandsky, expert du Brésil et chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Si on s’en tient à la réalité historique, ce sont les Noirs eux-mêmes qui livraient des esclaves

Les propos racistes du « Trump brésilien » font polémique, dans un pays où 45% des 209 millions de Brésiliens ont des origines africaines. « Si on s’en tient à la réalité historique, les Portugais n’allaient même pas en Afrique. Ce sont les Noirs eux-mêmes qui livraient des esclaves », a-t-il déclaré lors de la campagne électorale. Dans un récent discours, son désormais vice-président, Hamilton Mourao, est allé plus loin dans la démagogie, décrétant la fin de la « diplomatie Sud-Sud » entre l’Amérique latine et l’Afrique.

Des échanges réduits de moitié en deux ans

Sous l’impulsion du président Lula (2003-2010), qui a effectué pas moins de 13 visites dans 29 pays africains, le Brésil avait entrepris de nombreux efforts pour étendre sa présence outre-Atlantique. Durant cette période, « les échanges commerciaux ont sextuplé, passant de 4,2 milliards à 27,6 milliards de dollars [de 3,7 à 24 milliards d’euros], faisant du Brésil le pays Brics [acronyme désignant un groupe de nations émergentes composé du Brésil, de la Russie, de l’Inde, la Chine et l’Afrique du sud] ayant le deuxième plus fort taux de croissance des échanges commerciaux avec l’Afrique après la Chine », écrit Christina Stolte dans l’étude « Brazil in Africa » (Harvard International Review, 2013).

Des accords de coopération pour l’extraction de ressources ont notamment permis aux deux parties de développer des échanges fructueux. Le Brésil a également fourni des lignes spéciales de crédit, afin de favoriser l’exportation de biens et de services vers des pays tels l’Angola, le Nigeria, le Mozambique ou encore l’Afrique du Sud.

Les relations privilégiées ont été abandonnées après la destitution de la gauche brésilienne en 2016

« Ces relations privilégiées ont été abandonnées après la destitution de la gauche brésilienne en 2016″, souligne Jean-Jaques Kourliandsky. Résultat : les chiffres des échanges commerciaux ont baissé de plus de moitié en deux ans.

« Alors que la Chine, l’Inde, les États-Unis, le Japon et d’autres pays se tournent vers l’Afrique, le Brésil ne peut pas se replier sur lui-même. Ils existent des liens historiques et économiques très forts entre les deux continents, dont certains pays d’Afrique et le Brésil bénéficient mutuellement. C’est dans notre intérêt à tous. L’Afrique, c’est le continent de l’avenir », lance João Bosco Monte, professeur de relations internationales au Brésil et président de l’ONG Brazil Africa Institute.

L'ancien président brésilien Lula aux côtés du chef de l'Etat sénégalais Abdoulaye Wade, en 2011 lors du Forum social mondial de Dakar. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

La relation avec les Brics « sera fondamentale »

Si les principaux bénéficiaires économiques du Brésil étaient le Nigeriaet l’Angola, les partenaires en termes de coopération sont les Pays africains de langue officielle portugaise (Palop). Le principal allié politique reste l’Afrique du Sud, membre des Brics. « Les relations sont anciennes et un programme de bourses d’études pour les jeunes Africains existe depuis les années 1960. Entre 2003 et 2010, 17 ambassades du Brésil ont été ouvertes dans différents États africains », fait remarquer à Jeune Afrique Élodie Brun, chercheuse au Colegio de México et auteure d’une thèse intitulée « Le changement international par les relations Sud-Sud ».

Selon cette spécialiste, le repli du Brésil sur lui-même est ancien : « La crise politique et économique a eu des conséquences sur les liens avec l’Afrique bien avant l’élection de Jair Bolsonaro. Les lignes de crédit de la banque brésilienne de développement (BNDES) vers l’Afrique ont déjà commencé à diminuer sous Dilma Rousseff et Michel Temer, qui a approfondi la tendance et suspendu les crédits à partir de 2016. Le recrutement de diplomates a lui aussi été fortement ralenti. »


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Les lusophones dans l’expectative 

Pour l’ancien Premier ministre bissau-guinéen Domingos Simoes Pereira, leader du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), « il est encore trop tôt pour Jair Bolsonaro, qu’on connaît comme candidat, mais pas encore comme président ». En Guinée Bissau, pays lusophone d’Afrique de l’Ouest, les liens culturels avec le Brésil n’ont pas disparu. « On espère qu’il va comprendre qu’il y a des valeurs communes et que les échanges peuvent être fructueux, comme ils l’étaient par le passé. Le Brésil est très important pour l’équilibre mondial. Après l’Afrique du Sud, le Brésil est le pays le plus proche du notre », a-t-il affirmé.

Quant à l’Angola, autre pays lusophone lié au Brésil par d’importantes relations commerciales, un membre de l’exécutif a confié à Jeune Afrique qu’il préférait « ne pas interférer dans les problèmes internes des pays étrangers. C’est une question de principe. Nous respectons donc pleinement la décision du peuple brésilien. »

 Le président Patrice Talon se dit pessimiste et a suspendu son prochain voyage au Brésil

Le président de la République João Lourenço a adressé lundi 29 octobre un message de félicitations à son homologue brésilien, en espérant que « ce mandat servira à renforcer les relations historiques entre l’Angola et le Brésil, ainsi que les liens traditionnels de coopération et d’amitié pour le développement et le progrès social de nos deux pays ».

Quant au Bénin, un autre pays qui entretenait des liens économiques et historiques avec le Brésil, le président Patrice Talon se dit pessimiste. Selon nos informations, son prochain voyage au Brésil est « suspendu, sinon annulé ».

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