Économie

Zouhair Ait Benhamou : « Les retombées sont minimes pour les Marocains »

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Mis à jour le 7 octobre 2014 à 10:30

Les champions nationaux servent-ils vraiment le Maroc ? Pour le chercheur de l’université Paris-X Nanterre, leurs activités sur le marché local et à l’étranger n’ont pas toujours bénéficié à l’économie nationale.

Zouhair Ait Benhamou est chercheur à l’université Paris-X Nanterre et spécialiste de l’économie marocaine. Il répond aux questions de Jeune Afrique au sujet de la politique économique du royaume chérifien.

Propos recueillis par Mehdi Michbal

Jeune Afrique : Dans l’une de vos publications, vous contredisez Khalid Oudghiri, l’ancien patron d’Attijariwafa Bank, qui soutenait en 2005 que la politique des champions nationaux est un mythe…

Zouhair Ait Benhamou : Je pense que cette politique existe bel et bien, mais qu’elle est officieuse. Il n’y a qu’à observer les choix qui ont guidé le développement de secteurs comme les télécoms ou les banques pour s’en rendre compte. Par exemple, la décision de privatiser Maroc Télécom en un seul bloc en le cédant à Vivendi relevait d’un choix politique. Le Maroc avait certes besoin de liquidités, mais il était possible d’obtenir des sommes équivalentes en créant deux ou trois opérateurs. La logique derrière le maintien du quasi-monopole est celle du champion national : l’effet de taille permet de concentrer les ressources pour mieux les utiliser. Le même raisonnement tient pour le secteur financier, où l’autorisation de créer des banques a été très régulée.

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Les Marocains se sont-ils inspirés de modèles déjà existants ?

Les pro-champions nationaux citeraient le Japon d’après-guerre, avec le rôle prépondérant du ministère de l’Industrie et sa relation avec les gros conglomérats, ou encore la Corée du Sud, avec les chaebols [conglomérats d’entreprises]. Sauf que la comparaison s’arrête là. Nos champions se sont concentrés sur le marché national, alors qu’une telle politique ne génère de bienfaits que si son activité est orientée en majorité vers l’international.

Vous expliquez que cette politique n’a pas produit l’effet escompté en matière de compétitivité…

On dit que le champion national a vocation à investir dans la création de valeur. Mais on confond « retour sur investissement » et « valeur produite ». L’encours bancaire est par exemple dominé par les crédits immobiliers, parce que les banques trouvent que c’est plus rentable et moins risqué qu’une activité industrielle. L’erreur serait de penser que le champion national penche vers les activités à forte valeur ajoutée. C’est le contraire qui s’est produit au Maroc. Pourquoi investir dans l’industrie manufacturière lorsqu’on peut rentabiliser en construisant des complexes immobiliers ?

Cette politique a-t-elle au moins favorisé l’émergence de groupes portant les ambitions régionales, voire continentales, du Maroc ?

Oui, mais la comparaison avec les chaebols coréens est trompeuse. L’implantation d’un groupe immobilier en Afrique subsaharienne génère certes des activités et la croissance des revenus financiers, mais les retombées sur le marché local sont minimes. À moins qu’elle ne s’accompagne de l’expatriation d’une main-d’oeuvre marocaine, je ne vois pas comment cette expansion peut bénéficier à tous.