Politique

Avant la présidentielle, des accusations de propagande dans les médias sénégalais

Bougane Gueye Dany, à la tête du mouvement politique Gueum Sa Bopp, est également le patron du groupe médiatique D-Media. © Capture écran/YouTube/TFM

Des groupes médiatiques sont accusés par le gendarme de l'audiovisuel de faire la propagande des candidats à la présidentielle de 2019 au Sénégal. S'ils rejettent ces accusations, qu'en est-il vraiment ?

D’un côté, un candidat à la présidentielle, également patron d’un groupe médiatique, qui achète des publireportages à ses chaînes. De l’autre, ce sont des « exercices de propagande » en faveur de Macky Sall, réalisés à la télévision publique, qui sont aujourd’hui épinglés. En cette précampagne présidentielle, le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) multiplie les mises en garde.

Récemment dans le viseur du gendarme de l’audiovisuel : les chaînes de télévision et radio SenTV et Zik FM, toutes deux les propriétés du groupe D-Media. Mis en demeure les 4 et 21 septembre derniers pour avoir fait « la propagande du président directeur général du groupe », D-Media a de nouveau été averti le 15 octobre pour la diffusion de publireportages portant sur le même homme, à savoir Bougane Gueye Dany.

À la tête du mouvement politique Gueum Sa Bopp, Bougane Gueye Dany est en campagne de collecte de parrainages pour pouvoir se présenter à la présidentielle de février 2019. Le problème ? Bougane Gueye Dany se trouve également être le propriétaire de D-Media. Enjoint de mettre un terme au « détournement de ses fonctions et de son objectif », le groupe risque un à trois mois de suspension partielle ou totale de ses programmes et jusqu’à 10 millions de francs d’amende.

Nous voulons que le CNRA nous donne les éléments en question

Après la passe d’armes, le dialogue ?

« Avoir un propriétaire qui fasse de la politique, c’est quelque chose d’inédit pour D-Media », concède Massamba Mbaye, directeur général du groupe. « Bougane Gueye Dany est propriétaire du groupe, il a réservé énormément d’événements. Ça s’est fait naturellement. De là à parler de propagande, il s’agit d’éléments d’appréciation qu’il faudrait mettre sur la table. Nous voulons que le CNRA nous donne les éléments en question pour pouvoir discuter autour d’une table et faire la balance. »

Un discours bien loin du ton employé par la direction du groupe dans un communiqué au vitriol publié après l’avertissement. D-Media accusait alors Babacar Diagne, ancien journaliste nommé par décret présidentiel à la tête de l’organe de régulation en août 2018, d’être « un soldat en mission commandée [pour] contenter le souverain [Macky Sall, ndlr] par le démantèlement des rares maisons de presse défavorables au pouvoir ».

Des accusations de connivence avec le régime alimentées par le cursus du nouveau patron du CNRA. Entre 2006 et 2012, Babacar Diagne fut le directeur général de la chaîne de télévision publique RTS, avant d’être nommé ambassadeur du Sénégal en Gambie, puis aux États-Unis, par le président Macky Sall. Un CV qui lui vaut aujourd’hui des suspicions de partialité au profit du chef de l’État. « La réponse et les dénonciations étaient épidermiques. Le temps est désormais au dialogue », nuance toutefois Massamba Mbaye.

Nous avons diffusé des publireportages de son mouvement en tournée, comme nous l’avons fait pour Macky Sall

La « propagande pro-Macky Sall » également épinglée

D-Media n’est pas le seul à s’être fait serrer la vis par l’autorité de régulation. Début septembre, cette dernière épinglait deux chaînes – la RTS et la TFM – pour leurs « exercices de propagande » en faveur du président sortant Macky Sall. Si la première est publique, la seconde est la propriété de Youssou Ndour, célèbre chanteur qui se trouve être également ministre-conseiller auprès de la présidence sénégalaise. Le 6 septembre, toutes deux ont été averties pour leur couverture enthousiaste du lancement de la campagne de parrainages de Macky Sall.


>>> À LIRE – Sénégal : la RTS et la TFM accusées par le CNRA de faire « la propagande » de Macky Sall


De son côté, D-Media se défend de quelque propagande que ce soit, brandissant l’indépendance des équipes éditoriales. « Nos reporters pourront en témoigner, c’est l’ensemble de la rédaction qui choisit les sujets et Bougane Gueye est totalement détaché de l’éditorial. Il n’est jamais au courant en avance des sujets qui vont être diffusés », avance Ben Makhtar Diop, directeur de l’information chez D-Media. « Nous avons diffusé des publireportages de son mouvement en tournée, comme nous l’avons fait pour Macky Sall lors de l’ouverture de la Dakar Arena ou le jour du lancement de sa campagne de parrainages. Il n’y a pas de déséquilibre. La veille de la mise en demeure, nous dédions deux heures d’émission à Malick Gackou », également candidat.

« Nous demandons que l’on nous dise précisément de quelles émissions il s’agit, quel jour, à quelle heure. Nous souhaitons que le CNRA nous donne des faits. Ça n’a pas été le cas », déplore-t-il. Contacté à plusieurs reprises par Jeune Afrique, le CNRA n’a pas souhaité donner suite à nos appels.

Bougane Gueye a contracté plusieurs publireportages. En quoi est-ce une entorse à la législation ?

Gueum Sa Bopp en force sur les réseaux sociaux

Si le régulateur de l’audiovisuel n’a pas souhaité communiquer le détail des diffusions incriminées, on en trouve la trace sur les pages Facebook de SenTV et Zik FM. Les posts aux couleurs jaune et bleu du mouvement Gueum Sa Bopp y prennent largement le pas sur ceux d’autres partis et candidats.

Le 13 mars, Zik FM et SenTV postent l’affiche d’un meeting de campagne de Gueum Sa Bopp. Même chose le 23 mars, concernant une tournée du candidat. Le 13 avril, SentTV annonce la présence de Bougane Gueye à Richard-Toll, dans le nord du Sénégal, renvoyant au numéro de téléphone de ses équipes de campagne. Le 2 mai, Bougane Gueye est l’invité de La Grande Interview sur SenTV pour présenter son mouvement. Le 24 août, il est l’invité d’une émission dont le thème sera « L’équation Gueum Sa Bopp ».

« Bougane Gueye n’est pas que le patron de D-Media, il en est également un client et ce n’est pas illégal. Il a contracté plusieurs publireportages. En quoi est-ce une entorse à la législation ? », se défend Ben Makhtar Diop. Et Massamba Mbaye de renchérir : « Les réseaux sociaux sont un espace d’expression sur lequel je n’ai pas la main, mais nous ferons le point. Et si d’autres candidats sont assez agressifs dans leur stratégie sur les réseaux sociaux, nous ne leur refuserons aucune entrée. »

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