Politique

[Tribune] Au Cameroun, le changement ne viendra pas des urnes

Par

Historien et politologue camerounais.

Le président sortant camerounais Paul Biya, votant lors de la présidentielle à Yaoundé, le 7 octobre 2018. © Sunday Alamba/AP/SIPA

À en croire la vulgate officielle, les Camerounais viennent donc de reconduire à la tête de leur État un octogénaire qui en tient les rênes depuis près de trente-six ans. Pour Achille Mbembe, le pays ne s’en sortira pas sans une réforme radicale de la forme de l’État.

Alors qu’ils avaient la possibilité de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, ils auraient choisi de le laisser peaufiner à leurs dépens, pendant sept années de plus, un modèle de gouvernement caractérisé par l’inertie, la paralysie, la négligence et l’abandon, qu’il a mis des années à institutionnaliser, sa marque déposée.

En vérité, le Cameroun n’a jamais connu d’élections libres. Le temps électoral a toujours été un grand moment de viol aussi bien des individus que des consciences. Tel était déjà le cas vers la fin de la période coloniale lorsque le suffrage universel fut élargi aux indigènes.

Tel est encore le cas aujourd’hui.

La naissance de la corruption électorale date des années d’après-guerre. Afin de contrer l’influence grandissante du mouvement nationaliste, l’administration française crée, à coup de prébendes, une kyrielle de petits partis satellites, souvent de caractère ethnique et acquis par définition à sa cause. Colonialisme et démocratie étant incompatibles, tout est mis en œuvre pour chaque fois fausser le verdict des urnes – bannissement, brimades, harcèlement et intimidations, violences physiques, bourrage des urnes.

Un suffrage universel ?

Au lendemain de l’indépendance, le régime du parti unique reprend à son compte la panoplie des moyens de répression hérités de la législation coloniale et vide de tout contenu le principe du gouvernement représentatif. Petit à petit, une insidieuse confusion est établie entre l’élection et le plébiscite. Toute compétition écartée, les scrutins se soldent par des scores invraisemblables.


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C’est ainsi que les élections devinrent un des nombreux rituels de l’asservissement volontaire typique de la culture politique camerounaise contemporaine. En l’absence de libertés publiques, elles n’ont pas pour fonction de permettre l’expression de la volonté générale. Tout comme la bureaucratie, l’armée et les forces de répression, voire les chefferies dites traditionnelles, elles servent avant tout de rouage dans le vaste projet d’embrigadement et de caporalisation de l’ensemble de la société poursuivie depuis 1960 par la classe dominante.

Cette fonction n’a guère changé avec l’avènement du multipartisme. L’édifice reste le même en dépit des nombreux rafistolages. En droite ligne des traditions coloniales de brutalité et de corruption, le suffrage universel est devenu l’un des multiples moyens par lesquels la tyrannie se perpétue.

Le suffrage au Cameroun est par conséquent loin d’être universel. Il est, de facto, censitaire

La loi électorale elle-même est à l’image du système qui l’a conçu. Parce qu’elle prévoit un scrutin uninominal majoritaire à un tour et parce que tout est mis en œuvre pour n’octroyer les cartes d’électeurs qu’aux partisans du régime en place, le pouvoir peut effectivement être dévolu à quelqu’un qui, arithmétiquement, ne représente qu’une fraction minoritaire de l’ensemble de la population.

L’alternance au pouvoir par la voie des urnes est quasiment impossible

Dans les conditions actuelles, le suffrage au Cameroun est par conséquent loin d’être universel. Il est, de facto, censitaire. L’alternance au pouvoir par la voie des urnes est quasiment impossible. Les groupes dominants qui, depuis la fin de la colonisation, ont su détourner à leur profit la puissance publique à des fins d’accumulation privée exercent un contrôle absolu sur les finances publiques, les procédures d’attribution des marches, le crédit, la réglementation, et surtout les principales rentes, qu’elles soient minières, forestières, ou agricoles. Ils disposent également de la force armée, de la police, de la gendarmerie, des unités spécialisées qu’ils peuvent transformer, en cas de nécessité, en véritables milices privées.

Le projet d’une alternance pacifique ne peut guère aboutir sans la constitution d’un véritable mouvement social multi-ethnique, multi-classe, multiconfessionnel et multilingue

Partout en Afrique où il y a eu alternance, il a fallu que l’opposition s’unisse derrière un candidat unique, sur la base d’une plateforme minimum. Il a par ailleurs fallu que se joignent à elle des fractions dissidentes au sein du bloc au pouvoir. Dans le cas camerounais, le projet d’une alternance pacifique ne peut guère aboutir sans la constitution d’un véritable mouvement social multi-ethnique, multi-classe, multiconfessionnel et multilingue, réunissant autour d’objectifs communs une très grande partie des couches sociales, des organisations professionnelles, des syndicats, des églises et autres entités.

Pour le reste, le dernier spectacle ne change strictement rien à l’état du pays. Le système demeure aussi sclérosé et parasitaire qu’il ne l’a jamais été, rongé de l’intérieur et sans perspective. Pour la classe des propriétaires et accapareurs qui le soutient, gouverner, c’est se servir de la puissance publique pour engranger des gains privés. C’est redistribuer à qui mieux mieux les opportunités de déprédation et de détournement. C’est aussi ponctionner les plus faibles et ceux qui ne bénéficient d’aucune protection.

Trajectoire régressive

Le Cameroun demeure englué dans une trajectoire économique, sociale et intellectuelle régressive, écartelé par des convulsions multiples et hétérogènes.

Dans les régions anglophones où est menée une guerre inutile, les mêmes ingrédients continueront de produire les mêmes effets : assassinats de policiers, gendarmes et autres hommes armés ; enlèvements et séquestrations des autorités civiles sur fonds de convulsion répressive. L’escalade se poursuivant, le cortège des meurtres, des villages incendiés, des tueries à la petite semaine est loin de prendre fin, et avec lui le chapelet des atrocités.

Afin de relâcher la pression tribaliste, fédéralisation ou régionalisation sont inévitables

Nécessité d’une réforme radicale

Le Cameroun ne s’en sortira pas sans une réforme radicale de la forme de l’État. Afin de relâcher la pression tribaliste, fédéralisation ou régionalisation sont inévitables. Il en est de même de la réforme de la loi électorale, de la justice, de l’élargissement des pouvoirs du Parlement et de la mise en place d’autres institutions indépendantes susceptibles d’approfondir la démocratie.

Si l’opposition camerounaise, toutes tendances confondues, ne peut pas se mettre d’accord sur un tel programme minimum, alors elle n’est pas crédible

Le passage à l’État de droit exige par ailleurs la mise en place d’une charte des droits et des libertés, la protection et la défense des droits des femmes et des minorités, la promotion du plurilinguisme et du multiculturalisme. Un renforcement drastique des pouvoirs conférés aux agences chargées de la lutte contre la corruption, les détournements massifs et la criminalité en général est impératif, de même que la réduction du mandat présidentiel de sept à cinq ans, renouvelable une seule fois.

Si l’opposition camerounaise, toutes tendances confondues, ne peut pas se mettre d’accord sur un tel programme minimum, qui aurait pour objectif une refonte fondamentale du système politique camerounais suivie d’élections libres et indépendantes, alors elle n’est pas crédible.

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