Droits de l’homme

En Italie, la mafia nigériane étend son emprise et règne sur la prostitution venue d’Afrique de l’Ouest

Ces trois dernières années, le trafic a explosé : les Nigérianes forcées à la prostitution étaient 433 en 2013, 5 653 en 2015, 5 399 en 2017, selon l'OIM. © Stefano Lorusso Salvatore Pour Jeune Afrique

Arrivées dans la péninsule italienne via la Méditerranée avec la promesse d’un travail, des femmes, souvent mineures, sont contraintes à la prostitution par la mafia nigériane. Tenues de rembourser des dettes allant jusqu’à 30 000 euros, elles se retrouvent prisonnières d'organisations criminelles ouest-africaines de plus en plus puissantes en Italie.

Joy* vient tout juste de sortir du bois. Dans l’obscurité, un homme aux cheveux poivre et sel la suit, tout en resserrant la ceinture de son pantalon. Les billets passent d’une main à l’autre. Puis l’homme enfourche sa moto avant de repartir. Les cheveux lissés sous un bandeau jaune et rouge qui lui enserre le front, Joy reprend « sa » place, à côté d’une station-service abandonnée de San Remo. La même scène se répète mécaniquement, tous les quelques mètres, le long de la route nationale Aurelia, qui traverse cette ville de Ligurie, à une vingtaine de kilomètres de la frontière italo-française de Vintimille. Ici, toutes les jeunes femmes sont nigérianes.

« J’ai 23 ans », prétend d’abord Joy, avant d’admettre qu’elle en a seulement 17. L’homme qui vient de disparaître dans la nuit lui a donné 20 euros, alors qu’elle en demandait 30. « Les clients ne paient pas, ils sont violents : ils me giflent, et parfois ils volent mon argent et mon portable », raconte-t-elle.


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Arrivée en Italie en 2016, Joy fait partie des 11 009 Nigérianes a avoir débarqué en Italie en 2017. Ces trois dernières années, ce trafic d’êtres humains a explosé : elles étaient 433 en 2013, 5 653 en 2015 et pas moins de 5 399 en 2017. Elles constituent 30% des femmes arrivées via la Méditerranée, selon l’Organisation internationale des migrations (OIM). Des jeunes femmes attirées par la promesse d’un emploi – dans un supermarché italien, dans le cas de Joy – avant de se rendre compte du piège. Depuis, elle est forcée à se prostituer pour rembourser une « dette » de 27 000 euros.

La « madam » ferait tuer mes parents au Nigeria. Le juju est puissant et ma survie dépend de ce travail

Jon Gambrell/AP/SIPA

La dette, les madams et le « juju »

Joy a l’air épuisée. Broyée, elle ne parvient pas à sortir de l’engrenage de la dette et de la prostitution. Elle doit travailler toute la nuit avant de rentrer dans sa chambre, à Gênes, où elle vit avec sa « madam », une ex-prostituée nigériane qui l’oblige à payer son dû.

Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), ces madams représentent la moitié du contingent de trafiquants d’êtres humains d’origine nigériane. « J’ai été en contact avec elle dès mon départ », détaille celle qui dit gagner entre 150 et 200 euros par nuit, avant d’affirmer être sous l’emprise d’un « juju » dont elle a été victime au Nigeria.


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« Les femmes boivent un mélange de morceaux d’ongles, de poils et de sang. Une voix s’infiltre dans leurs pensées et les pousse à l’obéissance. Elles ne peuvent ni arrêter de se prostituer ni dénoncer les madams par peur de violentes répercussions », explique Magdalene Izibiri, médiatrice culturelle au sein de la coopérative Jobel, très active dans la lutte contre la prostitution en Ligurie.

Ce rituel fait partie de l’arsenal déployé par la « Black Axe Confraternity » et la « Supreme Eiye Confraternity », deux branches de la mafia nigériane. Il a pour but supposé de « faire perdre le sens de leur individualité » aux victimes, qui « deviennent propriété d’autres personnes », explique un rapport de la Direction d’investigation anti-mafia (DIA), le phare de la lutte contre le crime organisé en Italie.

L’emprise spirituelle est puissante. Lucy, qui n’avait que 15 ans quand elle a quitté le Nigeria en 2008, n’a ramassé que 100 euros cette nuit-là. Pas assez pour les besoins de sa « madam ». Elle craint le pire. « Elle ferait tuer mes parents au Nigeria. Le juju est puissant et ma survie dépend de ce travail », lâche-t-elle, tout en se remaquillant sur le bout de trottoir qui lui a été attribué. « Elle nous traite comme des animaux. Notre vie n’a aucune valeur », lâche la jeune fille, avant que son énième client ne se présente sur le bord de la route.

La plupart des femmes victimes de ces réseaux viennent de l’État d’Edo, à majorité catholique, dans le sud du Nigeria

Des rues de Benin City à l’internationalisation

Nés dans les universités de Benin City à la fin des années 1970, les réseaux nigérians étaient à l’origine de simples gangs, à mi-chemin entre associations religieuses et bandes criminelles. Mais leurs activités n’ont cessé de prendre de l’ampleur, jusqu’à déborder des frontières du Nigeria.

Elles sont désormais régulièrement ciblées par de vastes opérations de police en Europe, comme celle menée par Europol en Espagne et au Royaume-Uni le 22 mars 2018, au cours de laquelle 89 personnes soupçonnées d’appartenir à des réseaux criminels nigérians ont été arrêtées dans le cadre d’une enquête sur des trafics d’êtres humains.


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Si les autorités anti-mafia italiennes s’inquiètent de plus en plus du poids pris par les filières nigérianes, c’est qu’elles sont gérées par « la mafia étrangère la plus féroce et qui a le plus de ramifications en Italie ». De la méthode de recrutement au Nigeria à l’organisation des réseaux dans la péninsule, en passant par les rituels de magie, « la traite des êtres humains en vue d’alimenter la prostitution constitue une source importante de financement pour la criminalité nigériane », poursuit le rapport.

Une du journal italien Libero

Ces derniers mois, les forces de l’ordre ont réalisé plusieurs opérations visant à démanteler ces filières. À Turin, les conclusions d’une enquête diligentée par le Parquet en février dernier donnent une idée de la structure hiérarchique très rigide qui régit ces réseaux au sein desquels chacun a un rôle précis.

Les enquêteurs turinois ont découvert qu’un certain Nathanel Okoh – également appelé « Ogbe » – jouait le rôle d’intermédiaire, en lien avec une madam – une certaine Patience Idehen – basée dans le nord de l’Italie. Okoh « achetait » des femmes au Nigeria, avant d’organiser leur transfert jusque dans le nord de la péninsule où Idehen assurait l’encadrement et l’exploitation des jeunes femmes, obligées de faire le trottoir.


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La plupart des femmes victimes de ces réseaux viennent de l’État d’Edo, à majorité catholique, dans le sud du Nigeria. Pendant leur voyage dans les pays de transit, elles sont accompagnées par des membres de réseaux criminels. Une fois arrivées en Libye, elles sont laissées dans les « connection houses », dans l’attente du départ en bateau pour l’Italie.

« Ces jeunes femmes échappent à la pauvreté. N’ayant jamais fréquenté l’école, elles sont devenues des proies faciles pour la mafia nigériane », analyse Claudia Regina, responsable d’un programme d’émancipation pour les femmes victimes de prostitution à San Remo. Selon l’OIM, huit Nigérianes sur dix entrées illégalement en Europe seraient de potentielles victimes d’une exploitation sexuelle.

 

Claudio Giovannini/AP/SIPA

La mafia nigériane s’appuie sur une « méthodologie éprouvée » dans le trafic d’êtres humains, le trafic de drogues et la prostitution forcée

Pour les autorités italiennes, cela ne fait aucun doute : si les réseaux nigérians ont pu s’installer, ce n’est qu’avec le consentement des organisations criminelles italiennes. Réputée « particulièrement dangereuse et violente », la mafia nigériane s’appuie sur une « méthodologie éprouvée » dans le trafic d’êtres humains, le trafic de drogues et la prostitution forcée. Autant de secteurs d’activité dominés jusque-là exclusivement par la mafia italienne, qui exerce une contrôle étroit du territoire.

Collaboration pacifique entre mafia italienne et réseaux nigérians

Camorra, Cosa Nostra et ‘Ndrangheta « ont adopté une stratégie de collaboration pacifique et efficace avec la mafia nigériane afin de ne pas attirer l’attention », décrypte Antonio Nicaso, spécialiste du fonctionnement des réseaux criminels italiens.

Selon ce professeur de la Queen’s University à Kingston (Canada), les organisations criminelles italiennes, et notamment la ‘Ndrangheta, très présente dans le nord du pays, a sous-traité à la Black Axe Confraternity l’exploitation de la prostitution, un domaine considéré comme « honteux ». En 2015, les enquêteurs ont découvert l’existence d’un accord formel entre la Black Axe et la redoutable Cosa Nostra pour le contrôle de certains quartiers de Palerme, en Sicile. Mais, bien que les liens soient forts et avérés, la DIA estime cependant que, depuis le début des années 2010, les clans nigérians se sont progressivement affranchis de l’autorité des principales mafias italiennes.

 

*Les noms des ressortissantes nigérianes interrogées ont été changés.

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