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Pierre N’Gahane

Après avoir présidé en second l'Université catholique de Lille, ce quadragénaire né au Cameroun a été nommé, il y a un an, préfet à Marseille. Une première pour un Subsaharien.

Sa nomination a pris tout le monde de court. Lui le premier. Il y a tout juste un an, le 17 janvier 2007, Pierre N’Gahane (44 ans), docteur en sciences de gestion et vice-président de l’université catholique de Lille, dans le nord de la France, reçoit un coup de téléphone inattendu. Au bout du fil, le ministère de l’Intérieur. « Vous êtes pressenti pour occuper l’un des postes de préfet délégué à l’égalité des chances », lui apprend-on. Préfet délégué à l’égalité des chances ? Une fonction créée au lendemain de l’embrasement des banlieues françaises, en novembre 2005. Intéressant
Une semaine plus tard, l’universitaire rencontre Nicolas Sarkozy, alors premier flic de France. Dès le 31 janvier, il est officiellement nommé à Marseille, à la préfecture des Bouches-du-Rhône. Depuis, il s’occupe de l’intégration des populations immigrées et de l’amélioration des conditions de vie dans les quartiers dits « sensibles ». La France restant un pays très centralisé, il se rend chaque semaine à Paris pour diverses réunions avec les agences nationales – rénovation urbaine et cohésion sociale – dont il cumule les délégations territoriales.
Entre deux rendez-vous, nous nous retrouvons pour déjeuner dans un modeste restaurant parisien. Vêtu d’un élégant costume beige, classique sans être austère, il pénètre dans la salle d’un pas alerte, presque pressé. Bien loin des clichés sur l’arrogance des hauts fonctionnaires, N’Gahane, qui est marié et père de deux enfants, présente toutes les apparences d’un « jeune cadre dynamique », simple et direct.
La voix douce et posée, le regard sérieux derrière ses lunettes à la monture transparente, il commente avec calme les circonstances de sa nomination. « Je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps avant de prendre ma décision. Au début de ma carrière, j’étais davantage préoccupé par la réflexion. Mais au fil des années, le goût de l’action m’est venu. Aujourd’hui, mon nouveau rôle me convient parfaitement », explique-t-il.
Comment son nom est-il arrivé aux oreilles du ministre ? Il jure n’en avoir aucune idée. « La réussite, selon lui, c’est un peu de grâce et beaucoup de travail. » La formule, d’une modestie qui n’exclut pas l’ambition, résume assez bien la vie professionnelle de ce fils d’inspecteur des impôts, né à Yaoundé, au Cameroun, et qui, a priori, n’avait aucune intention de s’installer en France.

Un cur qui balance
Dernier né d’une famille de sept enfants, Pierre N’Gahane a 20 ans lorsqu’il arrive dans l’Hexagone, avec un baccalauréat scientifique en poche. « Au début des années 1980, l’Afrique allait plutôt bien, affirme-t-il. Mon objectif était d’étudier en France pendant quatre ou cinq ans, puis de retourner au pays pour y décrocher un poste important. »
À Lille, où il s’établit en raison de liens familiaux, il découvre la grisaille d’une région qui amorce sa reconversion industrielle et se trouve confrontée à la montée de l’extrême droite et du Front national. « Dès le deuxième jour, se souvient-il, je me baladais avec des amis lorsqu’une voiture a renversé la jeune femme qui nous accompagnait. Il s’agissait clairement d’un acte raciste. » La victime s’en sort avec des contusions et un séjour à l’hôpital. Choqué, le jeune homme décide quant à lui de plier bagage. Ses proches réussissent à l’en dissuader.
Entre son pays natal et sa future terre d’adoption, le cur de Pierre N’Gahane balance pendant plusieurs années. Finalement, la crise économique qui, dans la deuxième moitié des années 1980, frappe l’Afrique de plein fouet l’incite à rester en France. Et à soutenir, en 1992, une thèse de doctorat en sciences de gestion à l’université catholique de Lille, où il devient maître de conférences.
Il n’a que 33 ans lorsque, en 1996, il est nommé doyen de la faculté libre des sciences économiques de « la Catho ». L’année suivante, il en devient vice-président. Son ascension ne lui fait pourtant pas oublier son continent d’origine. Il recrute des dizaines d’étudiants africains et établit des partenariats avec diverses universités au Bénin, au Cameroun et jusqu’en Haïti. Parallèlement, il fonde avec quelques amis d’origine africaine l’association Initiatives pour le développement en Afrique-Lille (Ideal), un think tank qu’il dirigera dix ans durant. Jusqu’à ce jour de janvier 2007, où un coup de téléphone vient tout chambouler. Non sans susciter au passage une polémique dont il se serait bien passé.

De l’Afrique aux « quartiers »
Si la majorité des membres d’Ideal se félicitent de la « promotion » de leur président, certains l’accusent d’opportunisme. On reproche au nouveau préfet de fréquenter, par carriérisme, des réseaux francs-maçons, de servir de « caution noire » au ministre de l’Intérieur, déjà en campagne pour la présidentielle du mois de mai suivant. « Cette controverse n’a rien d’étonnant, mais je n’appartiens à aucun réseau politique. Dans mes fonctions, la neutralité est une obligation », se défend-il. Il se refuse d’ailleurs à commenter l’actuelle politique migratoire de la France. S’il concède qu’il doit en partie son poste à une politique de promotion des minorités dites « visibles », il tient à préciser que « Sarkozy ne s’est jamais publiquement servi de [sa] nomination pour se faire valoir ». En définitive, il ne retient de celle-ci que la reconnaissance de son travail associatif.
Car, pour Pierre N’Gahane, la fonction de préfet délégué à l’égalité des chances n’est que la continuité de son action dans le cadre d’Ideal. « Comme l’Afrique, la région marseillaise est victime d’un décrochage économique. Mon rôle est de mobiliser les acteurs sociaux et institutionnels, de faire converger les énergies. Ce que j’avais rêvé de faire pour l’Afrique, je le fais pour les quartiers », dit-il.
« Il a vraiment apporté une nouvelle dynamique dans le département », confie sa secrétaire, qui a pourtant vu passer de très nombreux préfets. Et, ce qui ne gâche rien, « il est d’une gentillesse remarquable. Il n’attend jamais rien en échange d’un service rendu. » Le quotidien régional La Provence n’a pas hésité à le mettre en une de son édition du 2 novembre 2007 consacrée aux « trente nouvelles stars de Marseille », alors qu’il n’était en poste que depuis neuf mois ! Comme s’il suffisait à Pierre N’Gahane de se poser quelque part pour prendre racine Et faire souffler un peu d’air frais.

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