Archives

La saga du ballon rond

Depuis 1936, le Maroc a fourni une pléiade de joueurs d'exception aux clubs français. Mais aujourd'hui, c'est la sélection marocaine qui recrute ses troupes dans les banlieues des grandes villes de l'Hexagone. Avec succès.

Le 4 mai 2004, la campagne pour l’organisation de la Coupe du monde 2010 bat son plein. À dix jours du verdict de la Fifa, l’association Morocco 2010 organise à Casablanca une soirée de gala, la Nuit des pionniers, sur le thème 1936-1986 : cinquante ans de football marocain*. Projetés en avant-première, cinq documentaires rendent hommage au talent de ces artistes du ballon et retracent leurs exploits sur tous les terrains de la planète : éliminatoires du Mundial 1962 ; première participation marocaine au rendez-vous de l’élite mondiale, en 1970, au Mexique ; premier titre africain en Éthiopie en 1976 ; qualification d’une équipe africaine au Mundial 1986, pour le second tour d’une phase finale de Coupe du monde.
De feu Larbi Ben Barek à Hassan Akesbi, le football marocain a pleinement participé, de 1936 à 1956, aux vagues d’immigration qui ont fait le bonheur des clubs professionnels de l’Hexagone, voire de l’équipe de France. Un flux qui se tarira aux premières années de l’indépendance. Par patriotisme, mais aussi en raison d’obstacles administratifs, les footballeurs, partie intégrante du patrimoine national, ne sont plus « exportables » et ne cherchent plus à émigrer. L’exode reprend, à petite dose, au début des années 1980 : les héros du Mundial 1986 comptent deux « Européens », Aziz Bouderbala et Merry Krimau.
Aujourd’hui, le phénomène s’est inversé. Le football marocain ne se tourne plus vers l’Europe pour lui proposer ses talents, mais pour y récupérer des surdoués du ballon d’origine marocaine. Ces enfants des cités, tout assimilés qu’ils puissent être, n’en demeurent pas moins attachés au pays de leurs ancêtres et, sitôt sollicités, répondent à l’appel de la sélection nationale. Hier, l’ambassadeur du football marocain se nommait Larbi Ben Barek ; aujourd’hui, il s’appelle Marouane Chamakh.

* Cinquante ans de football au Maroc

Larbi Ben Barek La Perle noire
Organisé pour venir en aide aux sinistrés du tremblement de terre d’Orléansville (aujourd’hui al-Asnam), en Algérie, un grand match de football oppose, le 7 octobre 1954, l’équipe de France et une sélection de joueurs professionnels nord-africains. Contre
toute attente, c’est cette dernière qui l’emporte (3-2) au Parc des Princes, à Paris. Un plébiscite pour son capitaine, le Marocain Ben Barek un attaquant prodigieusement doué qui, de 1938 à 1954, fit le bonheur de la sélection française.
Larbi Ben Barek débarque en France en juin 1938, à l’âge de 19 ans. Sa carrière, qui débute à Marseille, se poursuit au Stade français, à Paris, puis à l’Atletico Madrid. Aucun footballeur maghrébin n’a été fêté par le public comme Ben Barek, surnommé « la
Perle noire ». Le 23 mars 1946, il joue avec l’équipe de France qui bat le Portugal à Colombes (1-0). Mais le sélectionneur Gaston Barreau, ou plutôt son alter ego officieux, l’éditorialiste du quotidien L’Équipe, Gabriel Hanot, prend la décision étonnante de se passer de ses services. La presse aux ordres décrète: Ben Barek n’est pas un joueur international. Le Marocain est évincé du onze de France. Un moment, on lui laisse entrevoir, en guise de consolation, une sélection dans l’équipe du continent, ou plutôt
du reste de l’Europe, qui doit affronter la Grande-Bretagne à Glasgow. Prenant prétexte de son origine nord-africaine, les dirigeants de la Fifa (à l’époque dirigée par le Français Jules Rimet) ne retiennent pas sa candidature. Cinquante-deux ans plus tard, le
8 juin 1998 à Paris, la même Fifa lui décernera, à titre posthume, la médaille de l’ordre du Mérite
Fin 1946, sous la pression du public, Larbi est rappelé dans l’équipe de France. Il réussit une partie sensationnelle face aux Portugais, battus à Lisbonne par 4 à 2. Mais les critiques ne désarment pas: Gabriel Hanot a du mal à accepter qu’un Arabe, noir de surcroît, soit la vedette du onze de France. Selon lui, Ben Barek ne serait pas un joueur d’équipe. Calomnie que dément son compère dans l’équipe de France, Gusti Jordan : « Ben Barek, comme toutes les fortes personnalités, suscite les propos malveillants des envieux et des jaloux. J’affirme qu’il est l’un des plus grands joueurs que je connaisse. Il est celui qui a le plus fait pour le succès du football en France. »
El-Haj Larbi Ben Barek qui s’est éteint dans la solitude le 12 septembre 1992 à Casablanca était la simplicité et la modestie faites homme. Sa correction et son respect de l’adversaire étaient exemplaires. Les foules sportives de France et d’Europe l’ont aimé et adopté, sans pour autant en faire une idole. Il a connu la gloire à une époque où il n’y avait ni la télévision pour diffuser et immortaliser ses exploits, ni le foot-business pour commercialiser son image.

Abdelrahman Mahjoub Le Prince du Parc
Celui qu’on surnomme affectueusement Abdou est né le 25 avril 1929 à Casablanca. En 1951, il quitte l’Union sportive marocaine (USM) pour rejoindre le Racing Club de Paris, refusant les 8 millions d’anciens francs que lui offre l’Atletico Barcelone, et joue les bouche-trous dans une équipe alors en plein désarroi. Prêté à l’OGC Nice au bout de deux saisons, il y trouve George Berry, un entraîneur compétent, qui le place au poste de demi-aile. Abdou, qui connaît la technique sur le bout des pieds, donne toujours l’impression
de caresser le ballon. Son terrain, c’est l’élégance et la subtilité, et il s’impose vite sur la Promenade des Anglais.
Le 24 mai, au stade Yves-du-Manoir à Colombes, Nice affronte en finale de la Coupe de France l’OM de Ben Barek et l’emporte 2 à 1. Sans prendre le temps de souffler, le
Marocain part en Suisse disputer, les 16 et 19 juin, la Coupe du monde avec l’équipe de France. À l’intersaison, le Racing s’empresse de récupérer son joueur. À Paris, celui que
la presse surnomme « le Prince du Parc » gagne l’admiration du public. Il sera international français à six reprises. En juin 1960, le Racing, sans remporter le titre, totalise 118 buts en championnat. Le Marocain a 31 ans lorsqu’il est échangé avec un jeune espoir de Montpellier, Guy Van Sam. Au sein du club de l’Hérault, Abdou forme, avec l’Ivoirien Sékou Touré et le Camerounais Frédéric N’Doumbé, un trio offensif irrésistible dont l’efficacité assure la montée en première division.
Juin 1963, Abdou retourne au Racing. Il y boucle sa quatorzième année de professionnalisme avant de s’installer à Casablanca où il devient armateur et restaurateur. Le populaire WAC (Widad Atletic de Casablanca) l’engage comme joueur, puis comme entraîneur. En 1967 et 1973, la sélection du Maroc le sollicite. Mais son dévouement et sa compétence se heurtent au conservatisme des dirigeants. Droit et honnête, il préférera s’éloigner des terrains pour se consacrer à sa famille et s’occuper
de ses affaires. Un seigneur.

Hassan Akesbi L’élégance andalouse
Tout en lui était singulier, original : la silhouette, le style, le punch. Visage souriant barré d’une fine moustache, yeux perçants. Esprit vif et parole calme. Né le 5 décembre 1934 à Tanger, il tape dans la balle dès qu’il commence à marcher. Vite remarqué,
Hassan fait ses débuts officiels comme ailier droit à la Sévillana de Tanger. À 17 ans, il perd son père. On l’envoie au collège de Rabat où il est engagé par le FUS (Fath Union Sport). Là commence sa carrière. En 1955, il opte pour la France et l’Olympique nîmois, où il croise l’entraîneur algérien Kader Firoud. Il est rapidement titularisé au poste de leader d’attaque. Son style élégant et aérien, fait de changements de rythme et d’inspirations fulgurantes, se marie avec celui, plus sobre, de son compère Henri Skiba. En juillet 1961, le Tangérois, en pleine ascension, quitte le Gard pour la Champagne. Il pensait trouver un Stade de Reims pétillant, mais tombe sur une équipe en pleine mutation : seul Raymond Kopa reste dans la course. Les deux attaquants se complètent à merveille, et Reims remporte en 1962 son ultime titre de champion. L’aventure champenoise
durera quatre saisons, entrecoupées par un court passage à l’AS Monaco.
Juin 1965 : Reims chute en deuxième division. Hassan Akesbi se retrouve sans emploi. Il reçoit des offres d’Espagne et s’apprête à y donner suite lorsque les frontières se ferment pour les joueurs étrangers. Il patiente un an, puis rentre à Rabat où il signe au FUS. Il sauve le club de la descente, ajoute à son palmarès une Coupe du Trône en 1967 et devient l’entraîneur du club. Il fait même un tour chez les FAR (Forces armées royales) pour les championnats du monde militaires et achèvera sa carrière à Rabat.

Merry Krimau L’étoile corse
Presque dix ans après la retraite d’Akesbi, le porte-drapeau de la diaspora marocaine du ballon en france a nom Abdelkrim Merry, dit Krimau. Né à casablanca le 13 janvier 1955, il fait ses premiers pas à l’Association sportive des PTT avant de rejoindre l’Espérance de Casa. On le retrouve ensuite au RAPC, un club corporatif avec lequel il devient champion de division III. En 1974, sa première sélection en équipe nationale junior le conduit à un tournoi à Bastia. Il « flambe » au point d’intéresser le Sporting Club local, qui le recrute.
Pendant six ans, Bastia et Krimau vont filer le parfait amour. Certes, les débuts sont pénibles pour le Marocain, sous la baguette d’un entraîneur très exigeant, Pierre Cahuzac. Mais le jeune attaquant finit par s’imposer. Et des buts, il va en marquer à la pelle au cours de sa carrière corse. En 1978, il vit l’extraordinaire épopée qui conduit Bastia en finale de la Coupe de l’UEFA, face au PSV Eindhoven, des Pays-Bas.
Le retour de bâton sera très violent. En 1980, grisé par sa victoire, Krimau fait sa valise. On l’attend au Paris Saint-Germain. Espoir vite déçu. Le Marocain se retrouve au Lille OSC. Il y passe une saison, inscrit 12 buts, puis reprend la route : ses dirigeants n’apprécient ni ses virées nocturnes ni ses coups de gueule. Direction le Toulouse FC qui végète en deuxième division. Il y retrouve Pierre Cahuzac, et le TFC monte, grâce aux buts de Krimau… Mais, encore une fois, bavures et frictions s’accumulent.
FC Metz en 1982, Racing Club de Strasbourg en 1983. Tours FC en 1984, Le Havre Atletic Club en 1985. Et des buts, toujours des buts… De quoi gagner des galons de titulaire au sein de la sélection du Maroc. Avec de talentueux coéquipiers, il conduit, en 1986, l’équipe en demi-finale de la CAN, puis à la phase finale du Mundial. Un exploit.
Notre buteur nomade intègre pour une saison l’AS Saint-Etienne. Ultime escale de son parcours : le Matra-Racing de Paris, où il est engagé en 1987. En juin 1989, Krimau raccroche, après quinze ans de professionnalisme et une moisson de buts.

Marouane Chamakh Graine de star
Jeudi 12 août. La nuit est tombée sur le magnifique stade Pankritio de Heraklion, en Crète. Le match opposant les équipes olympiques du Costa Rica et du Maroc s’est achevé depuis une demi-heure. Un reporter d’une chaîne de télévision arabe patiente au bord du terrain. Deux joueurs marocains, Farid Talhaoui et Mehdi Taouil, arrivent. Il leur tend le micro. Peine perdue, nos deux footballeurs s’excusent, gênés: ils ne parlent pas arabe, ou à peine! Et pour cause, tous deux sont nés en France. Le premier est professionnel à l’En Avant Guingamp, le second sociétaire du FC Nuremberg, Allemagne. Au sein de cette pétillante sélection marocaine, ils sont huit Beurs.
L’arrivée massive des enfants de l’émigration dans les sélections maghrébines est un phénomène qui a pris de l’ampleur lors de la CAN 2004. Les entraîneurs nationaux Roger Lemerre (Tunisie), Rabah Saadane (Algérie) et Badou Ezzaki (Maroc) ont, en janvier,
remonté la filière européenne et se sont appuyés sur de forts contingents d’expatriés, de longue ou de fraîche date : ils représentent 100 % des titulaires chez les Marocains, 80%
chez les Algériens et 75 % chez les Tunisiens. Des expatriés, pour la plupart fils d’émigrés, qui ont fait leurs classes dans les centres de formation européens. D’où, chez eux, « soudés par la frustration du passé et la fibre du maillot », une indicible soif de
reconnaissance qui a permis aux trois techniciens de forger des collectifs inoxydables.
Des trois formations nord-africaines, seule celle du Maroc a relevé le défi du panache : 14 buts inscrits en 6 matchs. Les lutins, qui ont pour noms Jawad Zaïri, Youssef Hadji,
Houssine Kharja, Mohamed el- Yaagoubi et Marouane Chamakh, ont parlé en arabesques sur le terrain. Trépidants et culottés, ils ont tenté et réussi de jolis coups. Mais le plus doué
de cette diaspora de l’an 2004 est sans conteste Marouane Chamakh.
Né le 10 janvier 1984 à Tonneins (Lot-et-Garonne), il tape dans le cuir à Aiguillon, Nérac et Marmande. Repéré dès 15 ans par les « espions » des Girondins de Bordeaux lors d’une rencontre amicale de la sélection Aquitaine, il est recruté et intègre les moins de 17 ans encadrés par l’ancien international Marius Trésor, avant de griller, très vite, les étapes : sélection avec les 17 ans français, montée en CFA avec la réserve bordelaise, intégration au groupe professionnel à 19 ans et débuts en Ligue 1 au milieu
de la saison 2002-2003, titularisation au poste d’avant-centre en novembre 2003.
Depuis, Marouane casse la baraque et bouscule, du haut de ses 1,85 m, toutes les défenses. Il aime le contact, le duel et le combat aérien, mais affectionne tout autant les remises. Révélation de la CAN 2004, il s’affirme comme l’un des meilleurs attaquants
du continent africain.

– Les attaquants : Abderrazak Mohamed el-Ouargla (1945 à 1961), Abdesselem Mohamed (1952-1957), Abdelkader Hamiri (1945-1949), Kadmiri Ben Mohamed (1945-1954), Abdallah Azhar (1958-1965), Brahim Zahar (1956-1966), Lahcen Larbi Ben Mohamed « Chicha » (1955-1962),
Mohamed Khalfi (1959-1963), Aziz Bouderbala (1988-1992), Mohamed Chaouch (1988-1997),
Mustapha Hadji (1992-1996);
– Les demis : Mohamed Ben Brahim (1945-1953), Mustapha Embarek (1946-1955), Mbarek Ben Kaddour (1946-1953), Houssaine Anafal (1974-1981), Mustapha el-Hadaoui (1987-1995) ;
– Les défenseurs : Abdesselem Ben Miloud « Salem » (1946-1956), Mustapha Bettache (1956-1963), Ahmed Tibari (1957-1962), Bouchaïb Ben Mohamed (1946- 1956), Ismaïl Triki (1986-1996) et Nouredine Naybet (1993-1994).

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte