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Cet article est issu du dossier «Affaire Khashoggi : l’onde de choc»

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Économie

Affaire Khashoggi : quelles conséquences économiques pour Riyad ?

Le prince héritier Mohamed Ben Salman et le roi Abdallah II de Jordanie à l'ouverture du Future Investment Initiative de Riyad, mardi 23 octobre 2018. © Amr Nabil/AP/SIPA

Un important forum international sur l'investissement s'est ouvert devant une assistance clairsemée, mardi 23 octobre à Riyad. Face au tollé mondial suscité par le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, les conséquences économiques sont déjà lourdes pour l'Arabie saoudite.

L’Arabie saoudite est en crise, a reconnu mardi le puissant ministre de l’Énergie, Khalid al-Falih. Si les noms des dirigeants occidentaux participant au « Davos du désert » saoudien sont passés de 150 à 120, la liste des invités a disparu du site de la conférence « Future Investment Initiative », qui s’est ouvert mardi 23 octobre à Riyad. Mais en Arabie Saoudite, les retombées économiques de l’affaire Khashoggi vont bien au-delà du boycott général du forum cher au prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS). De plus en plus de patrons internationaux prennent leur distance avec le royaume. Et la bourse de Riyad accuse le coup.

L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni durcissent le ton contre le régime wahhabite. « Si elle veut être jugée crédible, elle doit étayer par des faits ses explications sur ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi », ont déclaré les trois États dans un communiqué commun.

L’Allemagne n’en est pas restée aux déclarations politiques. Au 30 septembre, Berlin avait délivré des licences d’exportation vers l’Arabie saoudite d’une valeur de 416 millions d’euros pour 2018, n’étant devancée que par l’Algérie avec 741 millions d’euros. Ce samedi, la chancelière et le chef de la diplomatie se sont dit prêts au gel de leurs exportations d’armes vers le royaume wahhabite, suite à des « explications insuffisantes » sur la mort du journaliste saoudien, appelant ses voisins européens à en faire de même.

L’Espagne et le Canada font de la résistance

Riyad est un excellent client pour le marché européen de l’armement. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), 57 milliards d’euros d’équipements militaires ont été exportés d’Europe vers l’Arabie Saoudite au cours des dernières 14 années.

Les pays qui ont suivi une ligne morale ont fini par faire marche arrière

Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l’IRIS et professeur de relations internationales à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, reste très dubitatif quant à l’effectivité des sanctions : « Il faut rappeler que les pays qui ont essayé de suivre cette ligne morale, comme l’Espagne ou le Canada, ont très vite subi une telle menace de la part des Saoudiens qu’ils ont fini par faire marche arrière. Ces postures sont importantes, mais malheureusement les liens économiques sont tels que ce n’est pas forcément la ligne morale qui va l’importer. »

En septembre, l’Espagne a dû renoncer à l’annulation de la vente de 400 bombes – pour une valeur de 1,8 milliard d’euros – commandées par l’Arabie saoudite.

Lundi 22 octobre devant le parlement canadien, le Premier ministre Justin Trudeau s’est lui aussi montré très ferme, rappelant la rupture des relations diplomatiques entre Riyad et Ottawa à la suite de critiques sur les arrestations de défenseurs des droits de l’homme. « Nous avons déjà gelé les permis d’exportation lorsque nous avons eu des inquiétudes quant à leur utilisation abusive, et nous n’hésiterons pas à le refaire », a-t-il déclaré.

États-Unis, Iran, Turquie… un jeu à multiples acteurs

Si Donald Trump a pris la parole à plusieurs reprises sans jamais accuser ouvertement son allié saoudien, le président américain a menacé ces derniers jours l’Arabie Saoudite d’une « punition sévère » en cas d’implication dans la disparition de Jamal Khashoggi. Ce qui laisse penser que des sanctions contre l’Arabie saoudite seraient à l’étude à Washington. Ces déclarations ont fait trembler les marchés pétroliers – qui attendent également un deuxième choc, avec l’entrée en vigueur le 4 novembre de l’embargo sur l’Iran décrété par Donald Trump.

La réaction des Saoudiens aux déclarations de la Maison-Blanche ne s’est pas fait attendre. « Nous rejetons entièrement toute menace ou tentative d’affaiblir [le royaume], que ce soit via des menaces d’imposer des sanctions économiques ou l’usage de pression politique », a déclaré un haut responsable saoudien sous couvert d’anonymat, cité par l’agence de presse saoudienne SPA.

Si des sanctions sont appliquées, le royaume répondra avec de ‘plus grandes’ sanctions

Si des sanctions sont appliquées, le royaume répondra avec de « plus grandes » sanctions, a averti ce même responsable, pour qui « l’économie du royaume a un rôle vital pour l’économie mondiale ». Riyad menace donc d’utiliser l’arme de l’or noir, brisant un tabou qui dure depuis 45 ans.

« MBS a rétorqué à Trump qu’il avait déjà fait des concessions importantes sur le pétrole, explique Karim Émile Bitar. Mais le marché pétrolier est un jeu d’échec à plusieurs joueurs. Il faut également étudier le rôle de l’Iran dans cette affaire. L’Arabie saoudite devra mesurer les stratégies qu’elle va adopter en fonction de son rapport avec les États-Unis, mais surtout avec l’Iran. Si le prix du baril tombe ou monte trop haut, cela affecterait positivement ou négativement l’Iran. Les Saoudiens devront peser le pour et le contre, pour ne pas faire profiter les Iraniens de leur décision. »


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Et le chercheur de mettre en garde : « Il y a également un nouveau facteur à prendre en compte : tout ce que Recep Tayyip Erdogan va chercher à obtenir en contrepartie de son éventuel passage sous silence des éléments les plus compromettants. La Turquie détient une série d’enregistrements qui pourraient se révéler très problématiques pour MBS. »

Chute de capitalisation de 50 milliards en deux semaines

La volte-face de Trump a également fait réagir la bourse saoudienne. À la suite des propos du président américain, dimanche 14 octobre, elle a accusé une baisse de plus de 7%, pour ensuite se stabiliser à -3,5%. Le TASI (Tadawul all share index, l’indice de la bourse saoudienne) a effacé tous ses gains de 2018, après avoir perdu plus que de 50 milliards de dollars de capitalisation depuis mercredi 10 octobre. Riyad n’avait pas connu un tel choc depuis 2014.

« Depuis l’accélération des révélations dans l’affaire Khashoggi, les investisseurs étrangers auraient vendu, dans la semaine du 18 octobre, l’équivalent de 1,1 milliard de dollars d’actions saoudiennes, développe David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas) et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques. Il s’agit d’un des plus importants mouvements de vente depuis que le marché s’est ouvert, mi-2015, aux achats directs étrangers. Ceci est un indicateur du fait qu’on assiste à une fuite de capitaux accélérée, pour partie induite par le caractère exceptionnellement grave de la crise. »

Les interrogations sur les fondamentaux de l’économie saoudienne précèdent l’affaire Khashoggi

Mais les difficultés de l’économie saoudienne ont commencé bien avant. « Le problème ne se réduit pas à ces phénomènes ponctuels. Si on observe les Investissements directs à l’étranger (IDE), on comprend que des interrogations sur les fondamentaux de l’économie saoudienne précèdent l’affaire Khashoggi. Les IDE ont suivi une tendance à la baisse ces dernières années ; notamment entre 2016 et 2017, quand ils sont passés de 7,5 à 1,4 milliard de dollars », continue-t-il. Face aux « incertitudes », certains investisseurs ont effectivement choisi de retirer leur argent.

Des « doutes qui pourraient se transformer en défiance »

Un phénomène « surprenant » pour David Rigoulet-Roze, qui rappelle comment « le plan Vision 2030, annoncé le 25 avril 2016, avait précisément pour objectif d’attirer un grand nombre d’investisseurs étrangers » et de diversifier l’économie saoudienne. Selon le chercheur à l’Ifas, ces incertitudes seraient causées par des doutes de la part des investisseurs sur la « faisabilité des réformes annoncées » – ou, à tout le moins, « de leurs modalités de mise en oeuvre ».

« Les investisseurs savent très bien que les changements structurels annoncés – notamment ceux ayant trait à la remise en cause du très généreux mais dispendieux État providence saoudien –  pourraient déstabiliser le royaume. Si des interrogations préexistaient à cette affaire, ces doutes pourraient se transformer en défiance. C’est le grand risque, d’autant plus important que ce plan est incarné stricto sensu par MBS. Si son image est affectée par l’onde choc de la triste et sombre affaire Khashoggi, cela ne peut pas manquer d’affecter aussi le plan qu’il incarne », estime David Rigoulet-Roze.

« Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que les relations se tendent avec le reste du monde. Jusqu’à présent, malgré la guerre au Yémen, malgré le blocus contre le Qatar, on est toujours revenus à la normale. Les prochains jours seront déterminants pour comprendre l’impact réel qu’aura l’affaire Khashoggi », conclut Karim Émile Bitar.

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