Culture

Malick Sidibé, ou la photo à visage humain

La célébrité n’a rien changé à sa vie. C’est avec la même simplicité généreuse que l’artiste malien continue à capter l’âme de son quartier de Bamako.

Par - Charlotte Cans, envoyée spéciale à Bamako
Mis à jour le 28 février 2005 à 00:00

Jeunes gens « sapés » à la pointe de la mode, chevelures bouffantes et lunettes Malcolm X, couples dansant le yéyé et le cha-cha… Les photos de Malick Sidibé ont fait le tour du monde. Tendres et poétiques, elles captent le mouvement et l’âme d’une époque singulière, au lendemain de l’indépendance. Dans chaque cliché, l’oeil du photographe laisse au sujet exprimer son individualité, ses désirs et ses espoirs : untel immortalise ses amours, un autre son look ou ses fringues fétiches. La plupart des photos ont été prises en studio ou dans les « surprises-parties » et les « bals-poussières » bamakois. « On profitait de tout pour danser, se souvient celui que petits et grands n’ont jamais appelé que par son prénom. »
À 68 ans, le sourire immense et le regard malicieux malgré un strabisme de naissance, Malick se rappelle avec émotion ces nuits endiablées, même si lui n’a jamais dansé : « J’étais trop timide et puis, avec les filles, je craignais l’échec ! » plaisante-t-il. Pourtant, il était déjà célèbre dans tout Bamako. « Lorsque j’arrivais dans les soirées, il y avait un monde fou à l’entrée. Je donnais alors un coup de flash, et tout le monde s’écartait pour laisser passer "le photographe". Le lundi, j’affichais les clichés devant le studio. On se pressait pour les voir. Ça donnait lieu à de bonnes rigolades. Je vendais la photo à 100 ou 150 F CFA. »

Mais cette époque est révolue. « Aujourd’hui, les fêtes sont moins populaires, et les jeunes plus tourmentés. Ils passent leur temps à boire du thé et à discuter. » Zaccharia, l’un de ses fils, sourit. Il a 25 ans et apprend le métier avec son père. Deux autres des dix-sept enfants de Malick vivent de la photographie ambulante. « Mais aucun n’a vraiment la passion de la photo comme moi », explique-t-il, assis devant l’entrée de son studio à Missira, un quartier populaire de Bamako. Par-delà le bruit et la poussière de la rue, il raconte son histoire avec des mots simples, souvent drôles. Fils d’un paysan de Soloba, dans la région de Sikasso, il a 20 ans lorsqu’il commence la photo. Il vient de terminer l’École des artisans soudanais, où il est entré grâce à son talent de dessinateur pour suivre une formation de bijoutier.

Tout change le jour où un photographe français débarque à l’école en quête d’un illustrateur pour décorer son studio « Chez Gégé la pellicule ». Le travail accompli, il propose à Malick de devenir son employé, et quatre ans plus tard, lorsque Gérard quitte le Mali, le jeune homme ouvre son propre local, à Missira, où il travaille encore aujourd’hui. Le temps s’y est arrêté. Au-dessus de la porte d’entrée, une enseigne dit simplement « StudioMalick. Photographe professionnel ». Dans le studio, une pièce aux murs jaunis et écaillés, un petit bureau en bois est recouvert d’un amoncellement de papiers, journaux et clichés en tout genre. Au mur, des étagères où sont entassées des milliers d’archives et où est alignée une collection de vieux boîtiers couverts de poussière. Car l’artiste fait aussi de la réparation. Dans les années 1980, l’arrivée de la couleur l’a poussé à offrir ce genre de service et, aujourd’hui, à Bamako, on connaît mieux « Malick le réparateur » que « Malick le photographe ».

La photo c’est toute sa vie. Malick en parle à l’aide d’anecdotes tendres et humoristiques, comme celle du jeune homme et de son mouton, l’un de ses célèbres clichés. « Le garçon avait élevé l’animal et s’était attaché à lui. Avant de le vendre, il voulait en garder un souvenir. Alors il est venu se faire photographier avec lui », se souvient-il. C’est peut-être grâce à cette simplicité généreuse que Malick a été le premier photographe africain à recevoir le prestigieux Prix Hasselblad, en 2003. Une récompense qui lui a fait chaud au coeur : « J’ai réalisé que j’avais fait quelque chose de vraiment bien, dit-il sobrement, mais la célébrité n’a rien changé à ma vie, sauf que désormais je suis souvent invité à l’étranger ; ça me donne l’occasion de faire du tourisme gratuit ! » Émigrer hors du pays ne lui a toutefois jamais traversé l’esprit.

Durant des années, son studio était le rendez-vous des copains du quartier. C’est là que se tenaient les grins – regroupements entre amis selon les classes d’âge, les affinités, les professions… À la nuit tombée, les enfants aussi venaient s’entasser devant la boutique, car c’était le seul endroit à avoir de l’électricité. Aujourd’hui, le lieu est plus calme. Les amis d’antan sont devenus vieux, et il y a moins de clients. La multiplication du nombre de photographes a changé la donne. Les nouveaux clients sont des étrangers, attirés par la notoriété de Malick, ou des Maliens qui viennent pour des reproductions de vieux tirages ou des photos d’identité.

Dans le studio de prise de vues, la décoration est sommaire. Dans un coin, une glace et un peigne sont disposés sur une étagère. « Il y a vingt ans, il y avait là un tas de produits de beauté et de maquillage ! Les femmes et les hommes se préparaient méticuleusement », se souvient Malick, qui ajoute, d’une voix taquine, qu’« il y en avait même qui se parfumaient avant la pose ! » En attendant, un gamin a pris place, un peu crispé, sur le tabouret, devant le vieux Simplex de 1962 que Malick utilise encore. Deux ou trois mimiques suffisent à le dérider et, quelques minutes plus tard, la plaquette de quatre photos est prête. Zaccharia fait sécher les prises sous le souffle d’un vieux ventilateur, puis, à l’aide d’une grande paire de ciseaux, Malick les découpe une à une et les range avec soin dans un petit coin d’enveloppe.

C’est un cliché de plus qui s’ajoute aux milliers d’images rangées avec soin dans les chemises de papier jauni, toutes datées et légendées, mais couvertes de poussière. Comment conserver des négatifs dans de telles conditions, sachant que la température au Mali peut atteindre 45 °C ? « Notre chance, c’est que le climat est très sec, commente Malick. Mais de toute manière, il n’y a pas de solution. Donc il n’y a pas de problème ! » En plus d’être drôle, modeste et généreux, Malick Sidibé est aussi un sage.