Mines

Sénégal : l’attribution du gisement de fer de Falémé au turc Tosyali inquiète des candidats à la présidentielle

Pierre Goudiaby Atepa, architecte, homme d'affaires, est candidat pour la présidentielle de 2019 au Sénégal. © Vincent Fournier/JA

Alors que Macky Sall devait parapher lundi 22 octobre l'attribution du gisement ferreux de Falémé au sidérurgiste turc Tosyali, onze candidats à la présidentielle du 24 février dénoncent un "bradage des ressources minières" de la part du gouvernement sénégalais.

À quelques heures de la signature programmée par le président sénégalais du contrat attribuant l’exploitation du gisement ferreux de Falémé à la société turque Tosyali, onze candidats déclarés à la présidentielle de février 2019 – Boubacar Camara, Mamadou Lamine DialloPape Diop, Bougane Dany Guèye, Pierre Goudiaby Atepa Moustapha GuirassyAbdoul Mbaye, El Hadj Issa Sall, Samuel SarrCheikh Hadjibou Soumaré et Mansour Jamil Sy – ont publié un texte commun pour demander au chef de l’État de renoncer à ce contrat.

« Signer une telle convention, qui va engager notre pays pour des décennies à venir, à quatre mois de l’élection présidentielle, ne relève pas du respect de la tradition républicaine », font-ils valoir, pointant l’absence d’appel d’offres ou de concertation nationale sur le sujet.

Si la proposition de Tosyali est arrivée devant le gouvernement sénégalais en mars dernier, lors de la tournée africaine du président turc Recep Tayyip Erdogan, comme l’a expliqué la ministre des Mines et de la géologie, Aïssatou Sophie Gladima, à la presse sénégalaise, cette information n’a été officialisée qu’après la signature du protocole d’accord entre l’État sénégalais et la société turque, survenue le 10 octobre à Istanbul.

Éviter un 3e arbitrage sur le sujet

« La relance du projet de Falémé était l’un des objectifs phares du Plan Sénégal émergent : dès 2015, nous avons entamé un tour de table auprès d’une cinquantaine de sociétés et reçu plusieurs manifestations d’intérêt que nous avons toutes étudiées avec attention », a relaté Aïssatou Sophie Gladima. Pour elle, la priorité était alors d’éviter un troisième arbitrage sur ce dossier, « qui aurait à coup sûr enterré définitivement le projet ».

Il faut dire que Dakar a accumulé les mésaventures avec ce gisement de fer situé près de Tambacounda, dans l’est du pays, et au départ évalué à quelque 750 millions de tonnes de minerai. Deux sociétés sud-africaines, Lithos et Kumba Resources, ont en effet assuré coup sur coup avoir obtenu les droits d’exploitation de ce gisement et en avoir été brutalement éjectées, la première au profit de la seconde et la seconde pour laisser la place à ArcelorMittal.

ArcelorMittal s’est retiré en 2009, arguant de réserves prouvées moindres que prévu

Or, ce dernier, qui a obtenu la concession en 2007, s’en est retiré en 2009, arguant de difficultés financières et de réserves prouvées s’étant révélées moindres que prévu (630 millions de tonnes de minerai d’une teneur en fer variant de 40 % à 57 %, au lieu de 750 millions).

Des raisons que le tribunal arbitral de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Paris a estimées en décembre 2013 insuffisantes pour justifier le fait qu’Arcelor Mittal n’ait pas rempli ses obligations contractuelles en terme de développement de la mine – à savoir plus de 2,2 milliards de dollars [1,55 milliard d’euros] d’investissements, comprenant un port minéralier au sud de Dakar, une voie de chemin de fer de 750 km et une aciérie. De quoi créer plus de 10 000 emplois et rapporter chaque année 114 millions d’euros à l’État.

L’expérience algérienne de Tosyali

Après sa victoire en arbitrage en 2013, le Sénégal avait obtenu, en juin 2014, 110 millions d’euros d’ArcelorMittal en guise de dommages et intérêts. Une faible consolation, en comparaison des attentes que le gouvernement avait placées dans le gisement – dont la capacité est estimée à 25 millions de tonnes par an. Cette fois, Aïssatou Sophie Gladima n’a pas caché à la presse son optimisme : « Tosyali a investi plus de deux milliards de dollars en Algérie, et compte faire de même au Sénégal », a-t-elle précisé.

C’est justement l’expérience algérienne de la société turque qui inquiète l’architecte – et candidat déclaré à la présidentielle – Pierre Goudiaby Atepa. « Elle y est accusée d’avoir organisé un monopole sur le fer qui cause des dégâts majeurs au secteur du BTP, à travers l’accroissement du prix de la tonne de 100% », assurait-il dans une première lettre ouverte, publiée le 15 octobre dernier.

Un « manque d’ambition qui frise le complexe »

« Plus important encore, on se demande pourquoi donner une concession à une entreprise étrangère qui nous revendra ensuite le métal, alors que désormais nous avons du pétrole et du gaz qui peuvent nous fournir l’énergie nécessaire à une transformation locale de nos matières premières, et nous donner par exemple les rails nécessaires aux projets ferroviaires du Nepad [Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique]. D’ailleurs, dans le cadre d’une coopération régionale, on pourrait non seulement transformer notre propre fer, mais aussi la bauxite guinéenne« , explique le candidat, joint au téléphone par Jeune Afrique.

Ce dernier précise avoir été rejoint, outre les dix cosignataires de la dernière lettre ouverte, par une dizaine d’autres personnalités politiques sénégalaises, dont l’ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, révoqué par Macky Sall. « Nous allons constituer un front du refus face à ce manque d’ambition qui frise le complexe », assure-t-il.

Prévue lundi 22 octobre, la signature de la convention avec Tosyali a finalement été reportée à une date ultérieure, non précisée. C’est le « calendrier très chargé » du président de la République qui explique ce retournement de dernière minute, selon les explications de la ministre des Mines à la presse sénégalaise.

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