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Cet article est issu du dossier «Affaire Khashoggi : l’onde de choc»

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Diplomatie

Affaire Khashoggi : le silence assourdissant des pays arabes

Le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, où le journaliste Jamal Khashoggi a été tué.

Le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul, où le journaliste Jamal Khashoggi a été tué. © Lefteris Pitarakis/AP/SIPA

À contre-courant de la vague d’indignation suscitée en Occident par la mort, confirmée par Riyad samedi 20 octobre, du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, les pays arabes n’ont pas officiellement réagi. La plupart d’entre eux semblent ne pas vouloir prendre le risque de défier leur partenaire saoudien…

« Ce dont le monde arabe a besoin, c’est de liberté d’expression. » C’est le titre de la dernière tribune du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, parue dans le Washington Post. « J’ai récemment consulté sur Internet le rapport intitulé “Liberté dans le monde”, publié en 2018 par Freedom House, ce qui m’a amené à un triste constat. Un seul État du monde arabe figure dans la catégorie “libre”. Il s’agit de la Tunisie. La Jordanie, le Maroc et le Koweït sont qualifiés de “partiellement libres”. Les autres sont parmi les“non libres” », y écrit l’éditorialiste.

Les mots de Jamal Khashoggi prennent une connotation particulière, un peu plus de deux semaines après sa disparition à Istanbul, alors que la justice saoudienne confirmait, le 19 octobre au soir, qu’il avait bien trouvé la mort dans son consulat d’Istanbul.

Dans le monde arabo-musulman, l’affaire Khashoggi ne fait pas la « une » des médias. Si le quotidien saoudien al-Arabiya et la chaîne qatari al-Jazeera se livrent à un véritable duel sur ce dossier, les autres médias ne s’exposent guère, se contentant de relayer a minima les informations factuelles et révélations plus ou moins vérifiées qui circulent sans interruption dans les médias du monde entier.

Un soutien inconditionnel à Riyad

Jusque-là, la plupart des pays arabes n’ont pas officiellement condamné, ni même critiqué, la disparition inquiétante de l’ancien rédacteur en chef du quotidien saoudien al-Watan, dont Riyad admet désormais qu’il a bien trouvé la mort dans l’enceinte du consulat d’Istanbul, officiellement suite à « une rixe » qui aurait mal tourné.

Selon Hasni Abidi, politologue algéro-suisse spécialiste du monde arabe, il y a deux raisons à cela : « La première, c’est que presque tous les pays arabes, hormis le Qatar, entretiennent des relations bilatérales privilégiées avec l’Arabie saoudite. Toute prise de position critique risquerait d’être interprétée comme un signe d’animosité de leur part. C’est pourquoi ils font preuve d’une grande retenue. »

Ce sont des réactions commandées pour soutenir la Ligue arabe

Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Yémen et la Palestine ont été les seuls à prendre parti, exprimant leur soutien inconditionnel au royaume. « Ce sont des réactions commandées pour soutenir la Ligue arabe », commente encore le chercheur au Centre d’études et de recherche du monde arabe et méditerranéen (Cermam).

La deuxième explication tient, selon lui, à la nature même de cette affaire. « Les pays arabes ne peuvent se permettre de donner des leçons à l’Arabie saoudite en matière de libertés, surtout en ce qui concerne la liberté de la presse. Les poursuites judiciaires contre les journalistes sont courantes dans la région. Et s’il n’y a pas de réactions officielles, la presse elle-même ne réagit pas non plus, à l’exclusion d’un petit nombre de médias indépendants », constate Hasni Abidi.

Seuls les réseaux sociaux brisent le silence

La Fédération internationale des journalistes (IFJ), le syndicat international de la profession, a publié ce vendredi 19 octobre un communiqué en arabe intitulé : « Il faut mettre fin aux mensonges, à la cécité et à l’attitude complaisante dans l’affaire de la mort de Khashoggi », demandant en outre à la communauté internationale « d’interrompre les rapports et les transactions économiques avec le régime saoudien ». Mais pour le moment « ni l’Union des journalistes arabes ni les syndicats locaux n’ont dénoncé le sort réservé à Khashoggi », souligne encore Hasni Abidi.

« Pourtant, les médias transnationaux et les chaînes intercontinentales en arabe ont abordé la disparition mais aussi ses répercussion internes et internationales. Les auditeurs et téléspectateurs suivent l’affaire », poursuit-il.

Seul exception : Twitter, où les internautes se permettent de briser le silence. Certains réclament ainsi la vérité en utilisant le hashtag #Aina_Jamal_Khashoggi [où est Jamal Khashoggi ?], interpellant l’Arabie saoudite ou réclamant plus de liberté pour les journalistes du monde arabe.

Des internautes libyens ont même établi des comparaisons entre Mohamed Ben Salman et feu Mouammar Khadafi, connu pour déployer des agents libyens et cibler des opposants politiques à l’étranger. L’affaire a ainsi ravivé le souvenir de disparitions et d’assassinats commis par l’ancien régime libyen, rapporte Middle East Eye.

La stratégie turque qui entrave l’Arabie saoudite 

La Turquie joue également un rôle essentiel dans cette affaire. « Si, au début, elle se montrait hésitante, désormais elle s’inscrit dans ce mouvement d’indignation générale et en rajoute même, en apportant des preuves fondamentales », juge Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de la Turquie.

Quatre jours après la disparition du journaliste, le Parquet d’Ankara a ouvert une enquête. Les Turcs ont ensuite inspecté le consulat saoudien et confirmé la mort de Jamal Khashoggi. « Cet incident s’est déroulé dans notre pays. Nous ne pouvons pas rester silencieux », a déclaré Recep Tayyip Erdogan après avoir mis les Saoudiens au défi de « prouver » que Khashoggi avait, comme ils le prétendaient initialement, quitté le consulat en vie.

Après la chute de la Syrie et de l’Irak, il y a un vide à combler que se disputent les Turcs et les Saoudiens

Le 19 octobre le Comité pour la protection des journalistes, Human Rights Watch, Amnesty International et Reporters sans frontières ont demandé, dans une déclaration conjointe, l’ouverture d’une « enquête crédible, transparente et menée en temps opportun » avec l’implication de la Turquie mais aussi des Nations unies.

Selon Didier Billion, le régime d’Erdogan est en train d’utiliser l’affaire Khashoggi à des fins stratégiques : « Il y a tout juste un an, quand les Saoudiens décidaient l’embargo sur le Qatar, la Turquie fut le pays qui a décidé le plus rapidement de mettre en place une sorte de pont aérien pour lui livrer des biens. Il y a alors eu une prise de position turque qui allait contre l’Arabie saoudite. Sachant que les puissances régionales traditionnelles comme l’Irak ou la Syrie ont disparu les uns après les autres, il y a un vide à combler que se disputent les Turcs et les Saoudiens. »

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