Diplomatie

L’Arabie saoudite au Forum sur la Paix de Paris, une invitation qui dérange

Mohammed Ben Salman, prince héritier du trône en Arabie saoudite, et Emmanuel Macron, président français, le 10 avril 2018 au palais de l'Élysée. © Yoan Valat/AP/SIPA

Alors que la France a suspendu ses visites politiques en Arabie Saoudite, l'invitation du royaume au Forum de Paris sur la Paix, du 11 au 13 novembre, n'a pas été officiellement levée. Une situation embarrassante, alors que la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi continue de susciter l'indignation.

L’Élysée veut faire du Forum de Paris sur la Paix un rendez-vous incontournable. Pour cette première édition, la France compte notamment sur une forte présence des délégations d’Afrique et du Moyen-Orient. Dont l’Arabie Saoudite. Or, la disparition, mardi 2 octobre à Istanbul, du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, suscite une gêne évidente.

Si seuls les représentants des pays ayant participé à la Première guerre mondiale, ou ayant projeté des troupes et travailleurs sur les théâtres européens d’affrontements (via principalement les troupes coloniales françaises) sont conviés aux commémorations de l’armistice du 11 novembre, le Forum, organisé en marge des cérémonies officielles, voit plus large. C’est ainsi que Riyad a été invitée, en août – soit bien avant que l’affaire Khashoggi éclate -, pour « construire la paix de demain ».


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L’invitation tient-elle toujours, alors même que la France, qui a appelé à ce que toute la lumière soit faite sur la disparition du journaliste, vient d’annoncer (en coordination avec le Royaume-Uni, l’Allemagne, et les Pays-Bas) la suspension de ses visites politiques en Arabie Saoudite ? Sollicité par nos soins, l’Élysée n’a pas souhaité donner suite. Un proche du dossier nous indique toutefois que l’invitation ne semble pas avoir été officiellement annulée. « Je ne sais pas ce qui a été décidé. À ma connaissance, l’Arabie n’a pas donné de réponse quant à sa venue ou non », nous confie cette source.

Tous derrière le Quai d’Orsay ?

« Je n’ai pas d’avis sur ce point. La politique étrangère est menée par le Quai d’Orsay. Nous n’avons pas à nous impliquer là-dedans », élude de son côté Sylvain Maillard, député du parti présidentiel La République en marche (LREM). Soulignant qu’« il peut se passer beaucoup de choses d’ici le 11 novembre », ce membre du groupe d’amitié France-Arabie Saoudite à l’Assemblée nationale estime que l’affaire Khashoggi « ne change pas les relations amicales entre les deux pays, même si on demande au pays une explication sur un cas grave ».

Le groupe interparlementaire d’amitié France-Pays du Golfe a également publié un communiqué appelant à « une enquête crédible pour identifier les responsables ». Ses membres n’auraient toutefois pas été consulté – le document porte la signature des président Jean-Marie Bockel et vice-président Jean-Noël Guérini -, à en croire Nathalie Goulet, pour qui  » le silence n’aurait de toute façon pas été compréhensible, compte tenu de la gravité du sujet ».

Ce n’est pas parce que vous être proche d’un pays que vous en êtes l’avocat

« C’est le moyen de montrer que ce n’est pas parce que vous présidez un groupe d’amitié, ou que vous êtes proche d’un pays, que vous en êtes l’avocat. C’est important », estime celle qui se définit personnellement de la « vieille école », préférant suivre la ligne diplomatique officielle pour que « la France ne parle que d’une seule voix ». Et de rappeler que le principe de séparation des pouvoirs n’en autorise pas moins les députés et les sénateurs à conserver leur autonomie.

Pour la sénatrice, l’invitation de Riyad au Forum sur la Paix n’est pas « choquante ». Elle souligne en effet l’importance de la coopération avec l’Arabie, notamment sur le plan sécuritaire, de la lutte contre le financement terroriste à la déradicalisation. « De surcroît, le pays est partie prenante dans la guerre au Yémen, via la coalition internationale. Si on organise un forum pour la paix, il vaut mieux que les belligérants soient là », tranche-t-elle.

Mohamed Ben Salman à Paris le dimanche 8 avril 2018. Ici en compagnie du Premier ministre français, Édouard Philipe. © Francois Mori/AP/SIPA

Realpolitik

« L’Arabie saoudite n’est pas une démocratie, ça n’avait échappé à personne !, s’exclame le député français Meyer Habib. C’est un pays qui fait des efforts, en matière de droits des femmes par exemple, mais cette affaire montre qu’il revient à d’anciennes méthodes. […] On ne peut cependant pas rayer l’Arabie de la carte. […] Manier la carotte et le bâton est toujours complexe. On fait de la realpolitik. »

Le député, lui aussi membre du groupe d’amitié France-Arabie Saoudite à l’Assemblée, y voit d’autres enjeux : « Je suis très inquiet de l’attitude de l’Iran qui, pour moi, est encore plus dangereux. Or, l’Arabie a un rôle à jouer dans le dossier iranien. C’est bien si les Saoudiens sont là en novembre. »

Si l’enquête est en cours, l’affaire Khashoggi peut avoir de graves conséquences pour la région prévient Nathalie Goulet : « Ceux qui ont initié cette disparition ne les ont pas mesurées ».

Une décision lourde de conséquences

En attendant des précisions sur la présence ou non d’une délégation saoudienne au Forum de Paris, l’annulation du déplacement du ministre français de l’Économie au sommet économique de Riyad  – première preuve concrète d’un refroidissement diplomatique – fait consensus. D’autant plus que le gel des visites politiques n’affecte pas les déplacements privés ou les voyages d’affaires, ni les déplacements saoudiens en France.


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Des précédents avaient coûté cher politiquement à l’ancien président français Nicolas Sarkozy, à l’image de la visite de Mouammar Kadhafi, qui avait eu droit en décembre 2007 à quelques arrangements avec le protocole, ou encore de l’invitation de Bachar al-Assad à la fête nationale du 14 juillet, l’année suivante. À l’époque, les réactions de Rama Yade, secrétaire d’État aux Droits de l’homme, lui avaient valu une convocation de l’Élysée.

L’Arabie représente 16 milliards d’euros de contrats avec la France

Seulement, « l’Arabie représente 16 milliards d’euros de contrats avec la France », rappelle Meyer Habib, qui entrevoit à terme un « retour à la normale ».

D’autres responsables du Moyen-Orient ont d’ores et déjà confirmé leur participation au Forum pour la Paix. Ils viendront de Jordanie, d’Israël et des territoires palestiniens. Tous les chefs d’État du Sahel ont également répondu présents, aux côtés de hauts responsables de la Corne de l’Afrique. La confirmation des pays maghrébins serait aussi en bonne voie. Au total, plus de dix milles convives sont attendus pour cet événement, qui a pour ambition, selon l’Élysée, de « construire une paix durable » et de redéfinir le multilatéralisme.

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